21 octobre 2011
Et Ceci, Ce N’est Pas De La Barbarie, Peut-Etre ?
Lorsque la mort de Marie Dedieu fut confirmée, et considérant les faits ainsi que les circonstances, le ministre des Affaires Etrangères et Européennes, M. Juppé tint, mercredi 19 octobre, ces propos :
« C’est (…) un acte d’une barbarie, d’une violence, d’une brutalité, inqualifiables. Donc nous le condamnons avec la plus grande fermeté »
Et ça, c’est quoi ?
N’est-ce pas, là itou, un acte barbare ?
N’est-ce pas juste insupportable, inacceptable ?
Mais qui le dit ? Qui s’en émeut ? Qui est venu dire que cela était « inqualifiable » ? Qui est venu condamner cet acte barbare « avec la plus grande fermeté » ?
Oh, pardon, il s’agit, non d’un otage, mais de Mouammar Kadhafi. Dont on ne sait plus quel qualificatif il convient de lui adjoindre : dictateur, fou, terroriste (repenti), mégalomane, brute sanguinaire, que sais-je encore.
Mais que nous reçûmes, en grande pompe, en décembre 2007, à l’occasion, de surcroît, du 59ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Oh pardon, encore, nous sommes en guerre, or donc, tout est permis, n’est-ce pas ?
Même cela.
La barbarie.
Mais qui sommes-nous ? Et que sommes-nous venus faire en Libye ? Ne sommes-nous pas la civilisation, je veux dire les garants d’un monde civilisé ? N’avons-nous pas, de fait, à cet égard, des responsabilités à assumer, l'idée (au moins, cela) d’un monde à défendre, celui qui se réclame de justice, d’équité, de démocratie ?
Qu’est-ce que ce film, sinon l’exécution, pure et simple, d’un homme ? Une négation de ce que l’on nomme : monde civilisé.
Avec, je le précise, la participation active de l’Otan. C’est cette force qui a tiré sur le convoi. Ensuite, de ce qui pouvait survenir, elle s’en est lavé les mains. C’est bien ça, n’est-ce pas ?
Et peu compte, là, à ce moment, qui était cet homme ; peu importe oui, ce qu’il a fait, ce qu’il commit.
A ce propos, dans les commentaires fort nombreux qui émaillèrent cette « exécution », j’entendis, sur une chaîne d’informations en boucle, celui-ci :
« Le procès d’Eichmann permit d’en apprendre beaucoup sur la Shoah ».
Mais là qu’apprendrons-nous désormais ? Que nous reste-t-il ? Avons-nous pensé, une seule seconde, à toutes celles et tous ceux, qui ne souhaitaient qu’une chose : justice, ou un peu de vérité, quelques explications.
Que nous reste-t-il, sinon cela, un acte barbare, insupportable ?
Et puis d’abord, qui sont-ils, ces gens que nous soutenons, qui tirent en l’air comme des crétins, dès qu’ils prennent possession d’un quartier ? Qui sont-ils ces gens qui lynchent, qui se comportent, c’est sur le film, ça crève les yeux, comme des barbares ?
Qui les dénonce ? Qui les condamne ? Qui les réprouve ?
Alors ça n’aura pas suffi, n’est-ce pas, Saddam Hussein, pendu, images largement diffusées, le jour-même de l’Aïd. Comme une insulte. Oh oui, certes, là, au moins, auparavant, il y eut, paraît-il, procès. Je précise bien : « paraît-il ». Car, pour qui s’en souvient, ce fut une gigantesque parodie.
N’aura pas suffi, non plus, l’exécution d’Oussama Ben Laden et sa rocambolesque immersion.
Alors, ça continue, jamais nous n’arrêterons les conneries, les humiliations, les assassinats ?
Mais bon sang, quand on se prétend être les représentants du monde civilisé, on ne tolère pas cela. Mieux : on prévient, pour l’empêcher. Et ce, quel que soit l’homme. Qu’il fût Eichmann ou Gaddafi. Oui, quel que soit le bourreau qu’il fût, une salope intégrale même, on ne permet pas cela. En cas contraire, et ça l’est, autant dire, de suite, alors, que oui, nous sommes pour la peine de mort, nous les gens civilisés, représentants, paraît-il, d’un monde libre. Juste. Hérauts de la démocratie.
Au minimum, au moins, on condamne. Sinon, ne nous prétendons plus « civilisés ».
Ah, nous ne sommes, au fond, que des barbares comme les autres.
Des enfoirés.
Drapés sous l’alibi de : démocratie.
Nous ne valons pas mieux que ces crétins armés jusqu’aux dents. Ces lyncheurs à la petite semaine. Ces résistants de la dernière heure. Assoiffés de sang, de vengeance. Combattant non pour la Liberté, mais au seul nom de la Loi du Talion. Des aveugles, des sourds, des barbares. Que nous armons. Pour commettre, à notre place, l’insupportable. Et signifier ensuite, par notre silence, cette non-condamnation de l’acte barbare : « Ce n’est pas nous ».
Bien sûr que si, c’est nous.
Bien sûr que si, nous sommes coupables.
Bien sûr que si, nous sommes des barbares.
Et plus que jamais, le monde entier le sait.
00:05 Écrit par Philippe Sage dans Je M'Excuse Mais Merde ! | Lien permanent | Commentaires (47) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mouammar kadhafi, l'exécution de kadhafi, acte barbare, crime de guerre, l'assassinat de mouammar kadhafi, une balle dans la tête, otan, libye, pas de procès kadhafi, gaddafi, oussama ben laden, saddam hussein, monde civilisé, qu'est-ce que le monde civilisé, la peine de mort, nous sommes des barbares, marie dedieu, adolf eichmann, résolution 1970 de l'onu |
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17 mai 2011
De Ben Laden à Strauss-Kahn (Ou : D’une « Situation Room » à Une Autre)
Deux évènements rapprochés dans le temps (1er mai/14 mai 2011). Un pays commun : les Etats-Unis. Dans un cas (Ben Laden), pas d’image. Dans l’autre (DSK), le trop-plein. Mais dans les deux cas, une couverture médiatique hors-norme, puisque ne traitant que d’un sujet et un seul en flux tendu – je pense notamment aux chaînes d’infos telles que LCI, BFMTV et i>télé.
Comprenez bien qu’il ne s’agit nullement de mettre sur le même plan deux hommes, mais (d'interroger) deux traitements de l’information. Et des termes employés, souvent similaires. D’où, la gêne.
Je tiens tout d’abord à dire que je ne veux pas, ici, aborder les « faits » qui ont conduit à l'arrestation puis l’inculpation et l’incarcération du Directeur Général du FMI. Ce n’est pas le sujet (pas même sous-jacent) de cet article... J’observe, comme vous, je lis aussi, tout ce qui se dit, s’élucubre, et c’est, avant tout, la nausée qui me saisit. Notamment quand je découvre les commentaires des internautes sur les différents sites en ligne contribuant à alimenter l’idée, qu’effectivement, Internet serait une « poubelle », voire : une « saloperie » [1]… Ceci étant, les saillies, et autres remarques, d’un Yvan Rioufol, Olivier Mazerolle, Bernard Debré et consorts ne valent guère mieux. Les internautes n’ont pas le monopole de la dégueulasserie... Oui, je dis « les internautes », et non « certains internautes », car l’attitude de « certains » rejaillit sur « tous les internautes ». Bref…
Je ne m’attacherai donc pas aux « faits », car je ne sais pas ce qu’il s’est passé dans la chambre 2806. Et vous ne le savez pas non plus. Seules, et a priori, deux personnes le savent : Dominique Strauss-Kahn et la « femme de chambre de 32 ans ». Désormais c’est à la justice de trancher. Point barre. En espérant que « justice sera rendue » et non « faite ». Tant nous connaissons, désormais, la différence…
Or donc, je ne veux parler que du traitement médiatique.
Hormis le fait qu’il soit – à mon sens – totalement hystérique et disproportionné (aussi bien dans le cas de Ben Laden que de DSK) est-ce le temps si rapproché de ces deux « évènements » qui conduit les journalistes à les traiter de la même façon ou quasi, et surtout – plus gênant – en employant, parfois, les mêmes termes ?
Premier point : à partir du moment où l’information « tombe » toute autre est zappée. Toutes les chaînes d’infos en continu passent en mode « Ben Laden » ou « DSK ». Ce qui peut survenir, ailleurs, dans le monde, n’est pas traité. Au nom de quoi ?... Certes, nous avons là une « information » majeure, mais qu’est-ce qui peut bien motiver une rédaction à décider que seule celle-ci occupera l’antenne pendant quarante-huit heures ?... Nonobstant, quel peut bien être le degré de recul (essentiel, pourtant, dans le métier de journaliste) que les intervenants (y compris, extérieurs) peuvent alors avoir sur ledit « évènement » ; sinon proche de zéro ?... Bref, quelle crédibilité accorder à ce qui se dit et se montre [2] dans une telle configuration ?
En réalité, nous sommes moins dans l’ « information » que dans le « scoop ». Un « scoop » dont on tire le fil jusqu’à plus soif.
De fait, et fort malheureusement, Ben Laden et DSK ne sont plus des sujets d’information qu’il convient de traiter avec toute l’acuité possible et le recul nécessaire, et finissent par se retrouver placés sur un même plan car traités, déroulés, disséqués, pareil.
Or, ils n’appartiennent pas au même champ, ils ne sont pas un même sujet.
Deuxième point : il découle du premier. A partir du moment où vous décidez d’une configuration – et nous avons vu qu’elles étaient identiques dans le déroulé, la forme, etc. – vous êtes amené à employer des termes similaires ou jumeaux (c’est purement mécanique).
Ainsi, par exemple (mais il y en aurait tant à citer !) assez vite les différents journalistes ont évoqué « les zones d’ombres » concernant l’ « assaut » des Navy Seals. Ils emploieront la même rhétorique à propos de DSK.
Dans le « récit » fourni par la police New-Yorkaise (qui, comme celui de l’ « assaut » contre la résidence de Ben Laden, varie dans le temps : Ben Laden était armé, puis ne l’était plus ; l’agression au Sofitel a eu lieu à 13 heures, puis finalement à midi…), il y aurait des « zones d’ombre » tout comme il y en avait dans le « récit » délivré par John Brennan, le conseiller de Barack Obama pour l’antiterrorisme. On pourrait alors espérer que, puisqu’il y a des « zones d’ombre », le journaliste français va se muer en Bob Woodward et mener son enquête, investiguer comme l’on dit, donc aller sur le terrain. Mais pas du tout ! Il se contente, en plateau, d’énumérer les points, émettant des hypothèses, y compris les plus farfelues [3]. Ceci étant, c’est logique. Puisque nous sommes dans le « scoop » et non dans l’ « information » - Seuls, les envoyés spéciaux aux Etats-Unis maintiennent un semblant d’information. C’est peu.
Troisième point : et c’est peut-être le plus important.
Qui fournit les « informations » ? Les « récits » ? Les images ? Les différentes autorisations ?
Dans les deux cas (Ben Laden, DSK), ce sont « les américains ». Il n’y a pas, là, une « identité » journalistique française. Elle est d’une certaine façon assujettie, et devient, dans le moins pire des cas, une petite CNN, dans le pire du pire, une énorme Fox News (je pense là, à BFMTV).
Et c’est ainsi, entre autres, que nous apprîmes que DSK s’était offert une suite à 3000 dollars. Aucun journaliste français n’a cru bon vérifier cette info incroyable, sans doute parce qu’il était resté sur les histoires de Porsche et de costards. Pourtant, un Sofitel qui propose une suite à ce tarif, c’est assez curieux... Un simple coup de fil (ou une vérification par Internet) aurait suffi à se rendre compte que cette information était fausse... La question est double : pourquoi les journalistes français n’ont pas effectué cette vérification ? Pourquoi les « autorités américaines » ont-elles « propagé » cette fausse info ? Dans quel but ?
C’est également ainsi que nous avons pu voir, lundi 16 mai, sur TOUS nos écrans de télévision (et dans la presse) un DSK menotté, suivi, plus tard, de sa comparution (filmée) au tribunal. Ce qui serait impossible en France. La loi l’interdisant (ne serait-ce que pour respecter la présomption d’innocence)... A aucun moment, les journalistes français ne se sont posé la question de savoir s’il était déontologiquement convenable de diffuser ces images. Pis : ils les ont diffusées en boucle. Ce qui nous amène au quatrième point. Qui dépasse le champ journalistique, sans l’exclure.
Quatrième point : les images. Il n’y en a pas eues de Ben Laden. Pourquoi ? Parce que : « Un homme mort n’est pas un trophée » et que, de surcroît, les photos sont « atroces » (Dixit Obama).
Un « homme vivant » (« inculpé » mais « présumé innocent ») arrêté par la police américaine semble, en revanche, en être un, de « trophée ». On l’expose, menotté, aux photographes du monde entier, on autorise les caméras à le filmer (en gros plan constant) au tribunal.
Il est intéressant de noter, en France, les différentes réactions à ces images :
« sidérant », « insoutenable », « violent », etc.
Bref, on n’est pas loin de l’ « atroce » (donc, théoriquement, de ce qui ne peut être montré).
De là à penser que « les américains » font avec DSK ce qu’ils se sont refusés à faire avec Ben Laden, de façon tout à fait assumée, consciente, et dans un but très précis, il n’y a pas loin...
Et je passe sur les Unes des tabloïds sur DSK qui, quelque part, pourraient nous ramener, ou font curieusement écho, aux (indécents) « USA ! USA ! » qu’hurlaient certains américains quand ils apprirent « la mort » de Ben Laden... Il y a là, quelque chose de troublant. De gênant… La symbolique du « trophée » s’applique à DSK, mais pas à Ben Laden... On peut s’interroger, tout de même, sur ce point. Les motivations… Et ce n’est sûrement pas un hasard, au passage, si Harlem Désir, lundi, a déclaré que le PS n’était pas « décapité, ni affaibli ». Est-ce son inconscient qui a parlé ? Car, c’est très exactement les termes qu’avait employés Barack Obama, puis la presse, après l’exécution de Ben Laden.
A vrai dire, nous sommes, ou nous étions, ces dernières quarante-huit heures dans la « situation room »... Nous devions, en regardant toutes ces images de DSK, faire les mêmes têtes qu’Obama, Clinton et leurs divers conseillers visionnant « en direct » l’ « assaut » donné par les Navy Seals. Il y a comme un effet miroir. Une similitude... Et, elle est grandement entretenue par le traitement médiatique (et les « américains »). Voulu ou non, mécanique de toutes les façons. Car il s’agit bien d’une mécanique (médiatique). Infernale. Qui fait que, nous pouvons parfois superposer les deux « évènements » dans leur déroulé, la façon de les présenter au public... Ben Laden et DSK, traités (presque) de la même façon... Et c’est, sans doute, ce qui peut expliquer la gêne que l’on ressent. Le malaise. Parce que Ben Laden et DSK, ce n’est quand même pas la « même chose ».
Enfin, derrière remarque :
Il y a dans les deux cas, Ben Laden et DSK, des « théories du complot » qui fleurissent, et pas seulement sur Internet. Dans la « vraie vie » aussi.
Autre point commun, donc.
Mais ces « théories du complot » ne sont-elles pas consécutives au traitement médiatique ? Je veux dire, par là, que le traitement médiatique de ces deux « évènements », qui relève plus du « scoop » (avec ses « zones d’ombre ») que de l’information, ne conduit-elle pas inéluctablement à la recherche d’une autre « vérité » ?
Les journalistes seraient bien inspirés de se poser la question, si tant est qu’ils s’en posent encore. A vrai dire, cette façon jumelle, cousine, de traiter deux « évènements » (aussi différents de nature) tendraient à démontrer qu’ils ne s’en posent plus beaucoup.
[1] Il est tout de même assez incroyable que des sites comme ceux du Figaro, du Nouvel Observateur, du Parisien, de Libération, etc., etc., n’aient pas une équipe de modérateurs affutés, réactifs, vigilants... Il n’est pas possible de continuer ainsi. A laisser passer des commentaires indignes, indigents, qui relèvent de la haine, du lynchage, de la bêtise la plus crasse, du déversoir. Il est urgent de mettre un terme à cette « poubelle ». Sinon, ne venons pas nous plaindre demain, et bien hypocritement, au nom de la liberté d’expression (en plus !), que des lois viennent museler l’Internet... A vrai dire, nous les aurons bien cherchées.
[2] On se souvient de l’image d’un Ben Laden mort (le fameux fake) diffusée par l’ensemble des chaînes françaises, chaînes qui, le soir, se sont platement excusées. Excuses qui sont à peine recevables, voire : pas du tout recevables. Parce qu’en réalité, en flux tendu, comme je l’ai dit, « ils » ne se posent plus de questions (déontologiques). Ils font la course « entre eux ». C’est au premier qui diffusera telle image, telle déclaration. Et, en boucle, bien sûr. Ce n’est donc pas une simple erreur, mais une erreur répétée à l’envi. Avec des conséquences, parfois, dramatiques. Irréversibles. Notamment dans l’opinion. Entre autres (car, qui peut dire ce que va devenir, ou faire, l’homme DSK, après ce traitement ? qu’il fût innocent ou coupable…).
[3] Il est croustillant de noter que c’est le même journaliste qui, par la suite, se gaussera de toutes « les théories du complot pullulant sur le Net » alors qu’il est quasiment le premier à les alimenter par, justement, des hypothèses farfelues. Et ça vaut autant pour les affaires « Ben Laden » que « DSK ». A vrai dire, il me semble que nous avons eu droit à tout, y compris au pire... Dans ce registre, du pire, je crois qu’Olivier Mazerolle est assez imbattable.
19:39 Écrit par Philippe Sage dans Opinion, Télévision, Piège à Cons | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dominique strauss-kahn, oussama ben laden, traitement de l'information, mécanique du flux tendu, théorie du complot, crédibilité des journalistes, mondialisation de l'information, situation room, internet est une poubelle, information diffusée en boucle, fox news à la française, médias et information, de la responsabilité des journalistes |
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05 mai 2011
Yes, We Kill !
Il y a parfois, dans un Journal Télévisé, des actualités qui se télescopent, font écho, interrogent. Oh ! bien sûr, on ne peut pas les mettre sur un même plan. Notez-le bien... C’est juste une superposition. De mots. De témoignages.
Un bidouilleur des images et du son, un as du fake, en ferait son affaire.
Mais entrons dans le vif…
Or donc, Oussama Ben Laden, nom de code « Geronimo » [1] abattu d’« au moins une balle dans la tête » et ce sont des centaines et centaines d’américains qui, tels des supporteurs victorieux de je-ne-sais-quel-sport-collectif, déferlent dans les rues de New-York et Washington, manifestant leur joie, hurlant à tue-tête : « USA ! USA ! ». Beaucoup tiennent à préciser que, d’habitude, ils ne se réjouissent pas de la mort d’un homme, oh non, sauf que là… Ce n’est pas un homme comme les autres, vous comprenez, c’est LE terroriste, le « cerveau » (présumé) des attentats du World Trade Center. Puis de conclure, comme leur Président, que « Justice est faite ». Formule reprise, curieusement, par Nicolas Sarkozy…
Ces images, nous les avons tous vues. Ces mots, nous les avons entendus.
Et cette conclusion, récurrente :
« Justice est faite ».
La justice c’est donc ça : abattre un homme « qui n’était pas armé » [2] ?
J’allais dire : comme un chien.
Un chien d'indien (cf : Geronimo).
Mardi soir, cet « assaut » faisait encore la Une du JT de France 2. Pendant un long quart d’heure… Deux actualités plus tard [3] David Pujadas enchaînait sur « un drame » survenu dans la journée à Marseille :
« Un adolescent de quinze ans a été tué par balles lors d’une tentative de cambriolage dans une société de gardiennage »… Il se prénommait Antoine… On nous apprend que c’est « un homicide qui révolte le voisinage ».
Ladite « révolte » est illustrée par des témoignages. En voici les principaux :
« Je ne pense pas que ce soit une raison pour qu’on abatte quelqu’un (…) Parce que c’est pas tuer quelqu’un, ça : c’est abattre quelqu’un », « On ne peut pas tuer les gens comme ça », « Là, on est dans une époque de western… ».
Et c’est là que j’ai tilté. Que j’aurais aimé être un bidouilleur du son et des images, un pro du fake. Mettre dans la bouche de ces américains vociférant, les mots du « voisinage » révolté :
« On ne peut pas tuer les gens comme ça ».
- Pourquoi vous ne pouvez pas « tuer les gens comme ça » ?
- Mais parce que nous sommes les Etats-Unis d’Amérique ! La première démocratie du monde ! Vous rendez-vous compte de l’image que nous renvoyons avec cet « homicide » ? Quel message ?
- Mais vous auriez préféré quoi ?
- Mais qu’on le capture ! Qu’il y ait un procès. Parce que c’est ça, la Justice. Vous comprenez ?
- Je comprends… Mais pourtant votre Président assure que « Justice [a été] faite » !
- Eh bien, il faudrait que notre Président change son logiciel. Et comprenne que ça fait belle lurette que nous ne vivons plus à l’époque du « western »…
- Vous n’êtes donc pas content d’avoir Custer comme Président ?
- J’aurais préféré un Prix Nobel de la Paix.
- Mais il l’est…
Je sais. Vous allez me dire – malgré la précision en liminaire – que je mets sur un même plan deux faits qui n’ont aucun rapport. Un terroriste (assassiné), et un gamin de quinze ans (abattu)... Je maintiens que non. Mettez ça sur le compte d’une absurdité. Et cette absurdité porte un nom : le JT. Un foutoir invraisemblable. Sorte de fast-food indigeste (pléonasme) vulgaire et ô combien indécent de l’information…
… Non, c’est juste un télescopage. Foutrement intéressant. Jouissif, même… Vous ne trouvez pas ? Que ça fait écho, que ça résonne (et raisonne) ce : « On ne peut pas tuer les gens comme ça » ?
Voyez, c’est ce « Justice est faite » qui, depuis lundi matin, me turlupine. Ce n’est pas, pour être très clair, ma conception de la Justice.
Oui, Ben Laden était un terroriste. Et alors ? Les Etats qui se disent « démocratiques », s’érigent en modèle du monde, allant même jusqu’à prétendre qu’ils représentent le « Bien » [4] ne peuvent pas se comporter de cette façon. Comme des snipers. De jeux-vidéos... Quels que soient les crimes perpétrés par ceux qu’ils « traquent »... Quant à ces manifestations de joie, elles étaient insupportablement indécentes, indignes d’un peuple dit : civilisé. Mieux aurait valu le silence. Total.
Il ne s’agit pas de Morale, il s’agit de savoir ce que nous voulons (et d’être conscient de l’image que nous renvoyons). S’il est vrai que les Etats « démocratiques » souhaitent ardemment servir de référence (aux pays arabes, notamment, ceusses qui font présentement leur révolution), alors cette exécution est une erreur. Tout comme ce qui s’est passé ensuite, je veux dire l’abracadabrante « immersion du corps ». [5]
Dire au monde entier que toute cette « opération » aurait à voir avec la Justice, et le répéter, encore, toujours, sachant que c’est un modèle, un référent qui le dit, est une incitation à, non pas, « rendre la justice », mais à « se faire justice ». Ce qui n’est pas du tout la même chose.
Les mots ont un sens. Les actes, itou. Celui-ci aura des conséquences (lourdes).
Et l’on peut bien me rétorquer qu’un procès eût été très compliqué, suscité bien des réactions (y compris violentes) il aurait, à la réflexion, mieux valu. Parce que, au terrorisme, on ne peut pas répondre par une autre barbarie. Il n’y a pas d’autre choix qu’une réponse qui ait à voir avec la Justice, au sens noble du terme. Sinon, ne nous présentons plus comme des « modèles de démocratie ». Et ne nous étonnons, surtout pas, que « chez nous », des hommes prennent un fusil pour « se faire justice » croyant « la rendre ». Car le danger est là. Pas seulement à l’extérieur. Il a des conséquences, aussi, à l’intérieur.
Bref, nous n’avons pas fini d’en baver.
D’avoir de gros problèmes de « voisinage ».
Et – quitte à faire dans l’imagerie nordiste – de sanglantes « Little Big Horn » en perspective.
[1] Geronimo ! Décidément, ces américains n’en ratent pas une ! M’est avis que ce qu’il reste d’indiens sur le sol américain, doit être ravi d’apprendre qu’on les considére comme des terroristes de catégorie une... Au regard de leur Histoire et de ce que les « américains » en ont fait, c’est un « nom de code » pour le moins déplacé, voire foireux. Si ce n’est : proprement scandaleux.
[2] C’est du moins ce que John Brennan (conseiller de Barack Obama pour l’antiterrorisme) aura fini par lâcher : que Ben Laden « n’était pas armé ».
Rappelons que c’est le même qui, quelques heures après « l’assaut » affirmait qu’Oussama Ben Laden était « armé » et que, de surcroît, s’était servi d’une femme comme « bouclier humain ».
C’est encore John Brennan qui nous assure (le mardi 3 mai 2011) que « si nous avions eu la possibilité de le capturer (Ben Laden) nous l’aurions fait ».
Or donc, nous en concluons que « capturer » un homme « qui n’était pas armé », manifestement, c’est impossible… Même pour les meilleurs.
[3] Les deux actualités concernaient le rapatriement des huit corps français victimes de l’attentat de Marrakech avec une déclaration solennelle (et particulièrement pasquaïenne : « Les terroristes ne nous terroriseront pas ») de Nicolas Sarkozy (avec en bonus, une larme plein écran de son « épouse ») et les boîtes noires du vol Rio-Paris.
[4] A partir du moment où tu définis un « Axe du Mal » c’est que tu te places (et considères) dans le camp du « Bien ». N’est-ce pas…
[5] Il y eut, jadis, un autre corps, en cendres, qui fut « immergé ». Il s’agit de celui d’Adolf Eichmann. Mais lui, fut « capturé » et jugé. Je veux dire que dans ce cas, la Justice put faire son travail. Ce qui, d’une certaine façon, éclaira l’Histoire. Alors que là…
17:11 Écrit par Philippe Sage dans Devoir De Mémoire[s] | Lien permanent | Commentaires (29) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : oussama ben laden, barack obama, geronimo, navy seals, john brennan, exécution de ben laden, justice est faite, rendre justice, se faire justice, corps immergé, lutte contre le terrorisme, civilisation |
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