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18 août 2009

Que Reste-t-il De Libération ?

Le Titre, Voilà Ce Qu'Il Reste ..

Une poupée russe qui s’ouvre pas. Un mousquetaire de plomb. Un vieux Libération. C’est fou, non, ce qu’on trouve en faisant ses cartons. De la poussière, de l’émotion. Un vieux Libération. Pour lui, oui, tant pis, je veux bien marquer une pause dans mes cartons. Délicatement l’ouvrir, le parcourir, peut-être même le lire. Moi, qui ne le lis plus, depuis longtemps. Encore que. J’achetais, c'est vrai, celui en date du vendredi 30 juin 2006. Je trouvais le titre un peu chiche : “Salut Serge”. Avec comme légende : “Serge July a quitté hier le journal qu’il a fondé et dirigé pendant trente-trois ans”.
Je crois bien que c’est le dernier.
Le dernier Libération que j’achetais.

Tu ne me crois pas ?

Tu as raison.


Comme un vieux con, celui qui croit à la rédemption, au retour, je volais celui du vendredi 29 mai 2009 (“Coupat libéré : Enquête sur un fiasco”]. Je me disais, allez quoi, sur cette affaire Coupat, ils vont se la donner, à Libération. Ils vont retrouver le feu sacré. L’insolence. Et Banzaï ! …
Mais non. Rien. Dossier vide. Zéro investigation. Éditorial à la petite semaine (“On a le droit en démocratie, de se livrer à une critique radicale de la société démocratique” – Laurent Joffrin). De la gauche molle bite. Et encore ! Libération, cela fait belle lurette que la gauche, la révolution, les idéaux, “il” ne sait même plus ce que c’est. Son âme, il l’a vendue. A (Edouard de) Rothschild. Il n’y a que Frédéric Lefebvre pour estimer que Libération, c’est un tract (stalinien) ! Prends-nous donc pour des cons, Frédo. Libération, c’est juste un prospectus. De la dépêche AFP remasterisée. Rien de plus. Et c’est là, le cocasse. Car vois-tu, le Joffrin, il nous pond un article où, pauvre chou, il se plaint de cette AFP sans qui, son journal ne serait pas grand chose, pour ne pas dire rien. Si ton journal est vide, coco, c’est parce que tu le veux bien. Traiter tes confrères de froussards, c’est se moquer du monde, car c’est bien elle, la frousse, qui te mène par le bout de la barbichette. C’est elle qui te commande. Et tu t’exécutes.
Moi, je me souviens d’un Libération flamboyant. Un journal d’opinion. Qui ruait dans les brancards. Qui taillait le Giscard. Vilipendait le Capital. Je me souviens d’un Libération qui donnait à penser. Qu’ouvrait l’esprit. Un Libération sans concession. Un Libération de combat. Fin, drôle, enlevé. Fier d’être de gauche.
Et puis, quand le 10 mai 1981, la gauche .. François Mitterrand est arrivé au pouvoir, ça a commencé. A déconner. Avant même Lang, il s’est "caviardisé" notre quotidien libéré. Il s’est embourgeoisé. Et pas qu’un peu. Très vite, nous zappâmes les pages politiques pour direct nous rendre aux culturelles. Le cinéma, Gérard Manset, les cahiers Multimédia, Eurêka. Quelle misère !
Fin des années quatre-vingts, c’est par la fin, que nous l’ouvrions, Libération. Par là, où encore, ça vivait. Ou vivotait. On l’ouvrait par la fin, oui, bienheureux de trouver encore à becqueter dans les pages “rebonds”. Avec le secret espoir que cette résistance tolérée par la direction, finirait par l’emporter. Oui, nous nous disions que si un Jean Baudrillard consentait à venir se livrer, et de quelle manière [*] alors tout était encore possible ; oui, va savoir, demain, il ressusciterait, notre bon vieux Libération. Il retrouverait sa hargne, son impertinence, sa beauté. Mais non. Aujourd’hui, en lieu et place de Baudrillard, t’as Schneidermann. Je n’ai rien contre Schneidermann. Mais à tout prendre, j’aurais préféré Pierre Carles. On son alter-égo.

Que reste-t-il de nos amours, de nos colères ? Que reste-t-il de Libération ? Rien. Même dans Le Parisien, y’aurait plus à lire. C’est dire !
Libération, aujourd’hui, c’est un quotidien qui tourne en rond. C’est du (centre) mou pour chaton. Rien à se mettre sous la dent. Du chiendent.
Ça sort, et puis c’est tout. Ça sort, mais ça ne (dé)montre rien. C’est comme l’ennui ... Non ! ... C’est pas comme l’ennui. C’EST l’ennui. Peut-être plus encore que celui que distille Martine Aubry. Plus encore que celui qu’inspire le Parti Socialiste. Voilà, c’est ça : Libération est aussi mort (car qu’y a-t-il de plus ennuyeux que la mort ?) que le Parti Socialiste. Rien à dire. Rien à lire. Rien à penser. C’est un rien majuscule.

Une poupée russe qui s’ouvre pas. Un mousquetaire de plomb. Un vieux libération. De la poussière, de l’émotion. Une époque révolue. Comme révolues sont les révolutions. D’après Libération. Qui ne finira pas dans un carton. Pourquoi s’encombrer de ce qui fut et plus jamais ne sera ?


[*] “(…) La mondialisation est celle des techniques, des marchés, du tourisme, de l’information. L’universalité est celle des valeurs, des droits de l’homme, des libertés, de la culture, de la démocratie. La mondialisation semble irréversible, l’universel serait plutôt en voie de disparition (…) Toute culture digne de ce nom se perd dans l’universel. Toute culture qui s’universalise perd sa singularité et se meurt. Il en est ainsi de celles que nous avons détruites en les assimilant de force mais il en est ainsi de la nôtre aussi dans sa prétention à l’universel (…) Du temps des Lumières, l’universalité se faisait par le haut, selon un progrès ascendant. Aujourd’hui, elle se fait par le bas, par une neutralisation des valeurs due à leur prolifération et à leur extension indéfinie. Ainsi en est-il des droits de l’homme, de la Démocratie, etc. : leur expansion correspondant à leur définition la plus faible, à leur entropie maximale. Degré Xeros de leur valeur. En fait, l’universel périt dans la mondialisation (…) La mondialisation des échanges met fin à l’universalité des valeurs. C’est le triomphe de la pensée unique sur la pensée universelle. Ce qui se mondialise, c’est d’abord le marché, la promiscuité de tous les échanges et de tous les produits, le flux perpétuel de l’argent (…) Culturellement, c’est la promiscuité de tous les signes et de toutes les valeurs, c’est-à-dire la pornographie. Car la succession, la diffusion mondiale de tout et de n’importe quoi au fil des réseaux, c’est cela, la pornographie (…) Au terme de ce processus, il n’y a plus de différence entre le mondial et l’universel. L’universel, lui-même est mondialisé : la démocratie, les droits de l’homme circulent exactement comme n’importe quel produit mondial, comme le pétrole et les capitaux (…) Derrière les résistances les plus vives à la mondialisation, résistances sociales et politiques qui peuvent apparaître comme un refus archaïque de la modernité à tout prix, il faut lire un mouvement original de défi à l’emprise de l’universel. Quelque chose qui dépasse l’économique et le politique (…) Ce serait une erreur fondamentale (celle même qui se dessine dans l’orchestration morale du discours politiquement correct commun à tous les pouvoirs et à la plupart des “intellectuels”, tout aussi bien-pensants les uns que les autres) que de condamner sans appel tous ces sursauts comme populistes, archaïques, voire terroristes. Tout ce qui fait évènement aujourd’hui se fait contre l’universel, contre cette universalité abstraite (y compris l’antagonisme éperdu de l’Islam aux valeurs occidentales – c’est parce qu’il est la contestation la plus véhémente de cette mondialisation occidentale que l’Islam est aujourd’hui l’ennemi numéro un). Si on ne veut pas comprendre cela, alors on s’épuisera dans un bras de fer sans fin entre une pensée universelle, sûre de sa puissance et de sa bonne conscience, et des singularités irréductibles de plus en plus nombreuses.
[Jean Baudrillard - “Le Mondial Et l’Universel” – Libération, lundi 18 mars 1996]


 
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