20 octobre 2010
A La Famille Qui N’A Pas Sauvé La Vie De Mon Ami
Jean est un ami. A ce point que, comme l’on dit parfois, je le connais comme si je l’avais fait.
Cette année, Jean fêtait un anniversaire. Ses 20 ans.
De séropositivité.
Quand il apprit qu’il avait contracté le virus, en mai 1990, j’étais là. Je me souviens des médecins, comme ils étaient salement embarrassés. Même celui de Jean qui, pourtant, est devenu une sommité en la matière.
Il n’y avait rien pour soigner les patients. Juste un médicament nommé le Retrovir (AZT) que très vite des associations, comme AIDES notamment, ont déconseillé de prendre. C’est pour cette raison, m’a-t-il dit bien souvent, que Jean a fait ce choix douloureux : ne pas le dire à sa mère. Parce que c’était mort, qu’il n’y avait pas d’espoir. Il ne voulait pas qu’elle passe son temps à s’inquiéter, lui causer plus de tracas qu’elle en avait vécus jusque-là. Il me confiait qu’elle n’avait pas eu la chance d’avoir une belle enfance, ni même une adolescence joyeuse. Qu’elle en avait bavé des ronds de chapeau et des plus copieux. Et puis, elle était veuve. Et n’avait pas refait sa vie. Le père de Jean est mort à 56 ans. Un an après avoir pris sa retraite. C’est un chagrin de cancer qu’a eu sa peau et ses os.
Pour toutes ces raisons, Jean estimait qu’il devait épargner sa mère du mal qui le frappait. Il était persuadé qu’il « partirait » avant elle. Alors à quoi bon en rajouter ?
Les années passèrent, Jean se dispersait. Jamais il ne disait non à une fête, un repas, une sortie. Ce qui lui restait de temps, il le consumait passionnément. Parfois, nous apprenions la mort d’untel ou d’unetelle et ça le fracassait. Il ne comprenait pas, se sentait même coupable, d’être lui, encore en vie. Dans ces moments-là, il pouvait se cloîtrer pendant des semaines entières.
Et puis, en 1996, elles sont arrivées, les trithérapies. Et les données ont changé. Alors qu’ils étaient morts ou quasiment, aux séropositifs, on leur annonça qu’avec ce traitement, ça n’était plus le cas. Oh ! certes, il était impossible de dire avec exactitude qu’ils pourraient vivre en toute quiétude, mais ils leur étaient désormais possible de faire des projets. D’envisager une vie presque normale.
Cette nouvelle, bien que bonne, fut pour Jean et tant d’autres, un choc assez brutal. Il fallait tout réapprendre. Marcher, respirer, parler … Aimer ! Et pour longtemps, peut-être.
Jean s’est marié. Une cérémonie toute simple. Et bienheureuse. Il faisait beau, on riait, il y avait un cerisier. Quelques jours après, Jean me dit qu’il avait pris une décision. Qu’il était temps de le dire à sa mère. Qu’il était séropositif.
Quand je lui demandais pourquoi, il me répondit ému que durant toutes ces années, il avait du mal à communiquer avec elle. Et qu’il en souffrait. Il me dit aussi qu’elle ne s’était pas manifestée pour son mariage. Ni bouquet, ni lettre, pas même un coup de fil. Il pensait que le temps était venu et que celui qui restait, il ne le voulait pas fait de non-dits. Peut-être, disait-il, me comprendra-t-elle mieux, pourquoi durant toutes ces années, j’étais un peu distant, triste, bien que présent. Pourquoi aussi, j’ai brûlé ma vie, sciemment. Et puis, les traitements, les progrès de la médecine, et lui qui en était la preuve vivante, tu vois, elle n’a plus de raison de s’inquiéter, c’est pas comme il y a vingt ans.
Jean n’appela pas sa mère. Il lui écrivit. Je l’ai lue, cette lettre. Il y tenait. Je ne trouvais rien à redire. J’étais ému à mon tour.
La lettre partit, quelques jours passèrent, et enfin, elle lui répondit. Elle parlait beaucoup d’elle, de sa maison, de ses petites-filles, de ses problèmes de dos, de santé en général. Pour le reste, elle indiquait qu’elle « s’en doutait, un pressentiment » et qu’il lui faudrait « énormément de temps pour assimiler cette situation », soit la séropositivité de son fils. « Cette situation » … Alors, Jean lui écrivit encore. Plusieurs fois. Lui envoya un livre dans un joli paquet et soigneusement choisi. Une carte postale fleurie d’une ville où il séjournait pour un week-end. Mais à ce jour, il n’a plus de nouvelles de sa mère. Et chaque jour, son premier geste, c’est guetter le facteur. Même le dimanche. Mais toujours rien. Depuis des mois, c’est le silence.
Qu’il vente ou qu’il neige, qu’il ait du travail ou pas, qu’il sortît de l’hôpital ou de quelques autres pépins, Jean s’est toujours débrouillé pour rendre visite à sa mère. Ainsi qu’à sa sœur et ses deux enfants. C’est avec joie, mais appréhension aussi, qu’il bouffait les kilos de mètres qui le séparaient de sa famille. La plupart du temps, il couchait à l’hôtel. Il disait que c’était plus pratique ... Quand il rentrait de ces séjours, je le trouvais abattu et triste. Alors, je le pressais de me raconter. Tant et tant que dernièrement, il a fini par tout me dire.
Que sa sœur était au courant ; de sa séropositivité. Il s’en voulait de le lui avoir dit. Il n’aurait pas dû. Elle ne pouvait recevoir une telle information. Au début, ça allait, tant bien que mal. Puis, quand elle eut un premier enfant, tout a changé. Elle était angoissée quand Jean était là. Elle avait peur. Qu’il prenne la petite sur ses genoux, et c’était la panique !
Jamais elle ne prenait de ses nouvelles, pas plus de sa santé. Elle n’en parlait jamais. Faisait comme si ça n’existait pas. Jusqu’à ce jour, y’a pas longtemps, où elle lui demanda (par mail) de ne plus venir. Jamais ! Et pour toute explication, elle a juste écrit « qu’elle se sentait mal à l’aise avec lui ». Son propre frère.
Il y a dix ans, m’a dit Jean, trois jours après être passé la voir pour fêter Noël, elle l’appellera telle une furie, en hurlant que sa fille saignait, et lui demandant ce qu’il avait « foutu » avec elle !
- Pourquoi ne m’as-tu jamais dit ça ? Je demandais à Jean.
- Je n’osais pas. Je trouvais ça si moche ..
- Et ta mère alors ? Dis-moi ! C’est quoi l’histoire ? La vraie !
Jamais elle n’est venue le voir. En vingt ans de temps. Je veux dire qu’elle n’a jamais vu un seul lieu où ait habité Jean. C’est pas faute de l’avoir invitée, pourtant. Mais toujours, elle refusait. Alors c’est Jean qui faisait le déplacement. Qui venait la voir. L’embrasser. Lui faisait les courses quand elle était malade.
Jamais non plus, elle ne l’appelle. Pas plus qu’elle ne lui écrit. Ni prend de ses nouvelles. Et quand il lui faisait parvenir des fleurs pour son anniversaire, elle ne le remerciait pas. Comme elle ne l’a pas fait pour les livres. Si ce n’était pas Jean qui s’enquérait d’elle, il n’aurait, sans doute, eu aucun signe de vie pendant ces vingt ans.
Quand sa première compagne mourut, elle ne vint pas aux obsèques. Elle n’était pas à ses côtés pour le soutenir dans cette épreuve. Etait-ce parce qu’elle était morte du Sida ? ... Et d’ailleurs, il ne fallait pas le dire, qu’elle était morte de « ça ». Il ne fallait pas que la famille sache. Ni les voisins. Ni personne.
- Que t’a dit le médecin ?
- Que je n’y peux rien. Je ne peux rien faire, Philippe ...
- C’est tout ce qu’il t’a dit ?
- Non. Il m’a parlé de bêtise et d’ignorance. Alors j’ai dit que tout de même, le temps avait passé, que les mœurs avaient sans doute évolué, que ..
- JEAN !
Je ne sais pas si Jean a voulu épargner cette mère qu’il aime tant, et place sur un piédestal à s’en faire mal. Je crois plutôt qu’il redoutait qu’elle le chasse, comme d’autres familles l’ont fait. Il a cependant cru sincèrement à son « histoire ». Il vient non pas de se rendre compte, tant il l’entrevoyait, le redoutait depuis toujours, de ce qui effraie sa famille, lui fait honte, et veut taire, juste il pensait gagner la bataille du temps, pensant un peu naïvement, qu’il change les gens. Qu’il les élève. Mais il n’en est rien.
Jean continue à guetter le facteur. J’ai beau lui dire de ne plus attendre, de profiter de son bonheur avec sa compagne si tendre et si belle, il n’arrive pas à accepter le fait qu’en 2010, sa propre famille l’ait chassé de sa mémoire, pour toujours et à jamais, parce qu’il est séropositif.
18:04 Écrit par Philippe Sage dans Récit | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sida, hiv, trithérapie, séropositivité, séropositf, syndrôme du survivant, la famille et le sida, le sida et la solitude, bêtise, ignorance |
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15 décembre 2009
Nadine Morano, Dégoulinante De Bêtise, De Préjugés Et D’Ignorance
Ce que j’attends d’un ministre, d’un secrétaire d’État, c’est qu’il fasse preuve de sagesse, de pertinence, d’intelligence. De finesse, aussi. C’est qu’il élève le débat. Qu’il le sorte de l’ornière, le cas échéant. Ou des latrines.
Ce que j’attends d’un ministre, d’un secrétaire d’État, c’est qu’il ne tire pas mon pays vers le (plus) bas. Qu’il ait ce souci-là. Toujours. De la tenue, bon sang ! De l’exigence, que diable ! De la grandeur, du panache, de la beauté même, et du verbe, ah oui, du verbe ! Celui flamboyant qui raisonnant et tombant juste vous ravigote les synapses, et quelques neurones ressuscite.
Ce que j’attends d’un ministre, d’un secrétaire d’État, c’est qu’il aime la France (cela va de soi), qu’il travaille (cela va sans dire), qu’il ne parle pas à tort et à travers, le cerveau monté à l’envers. Ce qui est, malheureusement, le cas de Nadine Morano, secrétaire d’État à la famille, à qui nous ne devons rien, sinon cette saillie venue des Vosges, cette chose proférée lors d’un débat autour de l’identité nationale :
“Ce que je veux d’un jeune musulman français, c’est qu’il aime la France, qu’il travaille, qu’il ne parle pas verlan et qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers.” [*]
A-t-on déjà entendu phrase et propos plus cons – y’a pas d’autres mots - que ceux-ci ? C’est tellement atterrant, terrifiant de bêtise, ça suinte à ce point l’ignorance et les pires préjugés, qu’on ne sait que dire, que ça nous laisse quasiment coi ; oui coi, parce que cette phrase-là ne sort pas de la bouche d’un anonyme voisin (auquel cas il se ferait huer, moquer, même on lui jetterait des cailloux tellement c’est trop con) mais d’un membre du gouvernement. Oh certes, ce n’est pas la première fois que madame Morano exhibe son inculture, et qu’elle l’exhibe fièrement, ce qui fait d’elle, de sa personne, un sommet rarement atteint de vulgarité(s). Et pourtant, Dieu sait si dans ce pays laïc, on en a connu durant cette Vè République, des vulgaires, et des salement copieux, mais là, ça dépasse tout. C’est même plus le fond qu’on attaque. Même plus les latrines qu’on récure. Ni les limites qu’on repousse. Eric Raoult, Brice Hortefeux, André Valentin et consorts, Morano les enfonce tous ! Alors à quoi bon gloser, tenter de comprendre, d’analyser cette phrase inepte, pour quoi faire, puisque il n’y a rien, plus rien à faire. La bêtise, c’est pas vaccinable. La connerie, y’a pas de remède contre. Tu peux mobiliser l’armée, le GIGN, le RAID, réquisitionner des gymnases et des internes, Joséphine Ange-Gardien ou le Grand Frère, ça ne changera rien de rien.
Que veux-tu dire ou penser quand tu entends – et ça fait peine à entendre, vraiment - qu’un "jeune musulman", c’est quelqu’un qui parlerait "verlan" et qui mettrait sa "casquette à l’envers" – par exemple ? Même un comique, un Guillon ou autre chansonnier, il ne dirait pas une chose pareille. Je veux dire : même pour rire, ça ne marche pas !
Et même si, allez, on prenait sur soi, qu’on fit un effort et qu’on s’arrêtât sur cette phrase, nous pourrions peut-être, je sais pas, avancer l’hypothèse – mais tout bas, sans se vanter surtout - qu’elle mélange tout, absolument tout, Morano, mais même pas ! Car ce serait chercher à prêter un sens à ses propos, alors qu’il n’y en a aucun ! Même à l’envers, y’en a pas ! Ni sens, ni intelligence, ni pertinence. Que de la bêtise et de l’ignorance. Et les préjugés les plus rances. Ce serait également chercher à l’excuser, alors que ce n’est pas, à ce niveau-là, ministre, secrétaire d’État, excusable. Et qu’on ne vienne pas me parler de dérapage ! Nous sommes, là, dans le cas, sombre et terminal, de la récidive.
Alors quoi ?
Eh bien alors, M. le président, vous qui vous vantez d’être le DRH de ces pauvres socialistes, d’y extirper leurs meilleurs talents, il serait grand temps que vous redeveniez celui de votre propre camp. Que vous passiez, pour reprendre votre funeste expression, un coup de Kärcher dans vos rangs où ça jacte à tort et à travers, le cerveau monté à l’envers.
NB : Nadine Morano promet de publier la vidéo dudit débat afin de démontrer que ses propos (qu'elle ne dément pas) ont été sortis de leur contexte (!?!) ... What contexte, madame ? ... Il me semble que contexte ou pas, votre saillie, aussi inepte soit-elle, se suffit à elle-même. [La vidéo]
[*] Après visionnage de la vidéo, voici la phrase exacte prononcée par Madame Morano :
"On ne fait pas le procès d'un jeune musulman. Sa situation, moi je la respecte. Ce que je veux, c'est qu'il se sente Français lorsqu'il est Français. Ce que je veux, c'est qu'il aime la France quand il vit dans ce pays, c'est qu'il trouve un travail, et qu'il ne parle pas le verlan. C'est qu'il ne mette pas sa casquette à l'envers".
Or donc, il y a bien cette idiotie, cette énormité : "jeune musulman = jeune qui parle le verlan et qui met sa casquette à l'envers".
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15:31 Écrit par Philippe Sage dans Opinion | Lien permanent | Commentaires (44) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nadine morano et le jeune musulman, verlan et casquette à l'envers, racisme ordinaire, préjugés, bêtise, ignorance, incompétence, identité nationale |
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