04 janvier 2010
De La Neige A Grenoble ? Un Evènement "Sans Précédent" !
Dans les expressions journalistiques florissantes, dont on ne sait d’où elles viennent et pourquoi, pour quelles obscures raisons, surtout, elles se propagent à vitesse-lumière à tout le corps présumé déontologique de cette éminente (et, paraît-il, indépendante) profession, il en est une qui commence sérieusement à me casser les arpions, l’expression : “sans précédent”.
Or donc, aujourd’hui, période d’immédiateté forcenée, de buzz irréfléchi (ah, le beau pléonasme que v'là !) et autres cancers de l’information véritable, pour le journaliste lambda tout évènement, quel qu’il soit, du plus petit au plus grand, devient : “sans précédent”.
Il n’est pas anodin, bien évidemment, de spécifier tel que je le fais les mentions d’immédiateté et de buzz, ces vipères, vecteurs de sensationnalisme merdeux, attrape-couleuvres, tant elles sont désormais mamelles de l’information, ce qui, en l’occurrence, et je m’en excuse, car c’est faiblesse de jouer ainsi avec les mots, oui c’est faiblesse tant il est grave et sérieux le sujet, ce qui en l’occurrence, disais-je, pourrait expliquer que l’information, celle que l’on nous délivre au nom de ces saintes-mamelles, dans la forme comme dans le fond, va de mal en pis.
Passe encore pour un attentat, tel que, par exemple, ceux du 11 septembre 2001, dont on peut dire - car qui oserait prétendre le contraire ? - qu’ils sont “sans précédent” ! Ou de se retrouver encombré de millions de vaccins qu’on tente piteusement de refourguer ici ou là, imbécile et consentante victime d’un principe de précaution, splendide exemple de l’incompétence crasse de nos dirigeants, ceux-là même qui, hier, tançaient sans modération l’angélisme ou la naïveté de leurs adversaires, les voici enfarinés par les mêmes maux ; de la peur que sans cesse, ils inoculent au peuple, les voici arroseurs arrosés, jean-foutre en vérité, et pour l’éternité ; là oui, c’est “sans précédent”. A tous les niveaux. C’en est même effrayant.
De ceux-là, de “sans précédent”, j’en m’en accommode, je veux dire, j’en comprends l’usage, il est justifié. Mais quand - on y revient - elle se propage à tous faits, ladite expression, je m’encolère, il suffit ! y’a pas, faut le dénoncer, arrêter cette fumasse, cette comédie, qui, ça va, je l’ai bien saisi, tend à faire valoir tout évènement comme prodigieusement intéressant, comme (dans la plupart des cas) bigrement anxiogène.
Ainsi, témoin de cette dérive, ce lundi 4 janvier, sur France Info, 11h45, le journaliste nous annonçant qu’à Grenoble, il était tombé vingt centimètres de neige, et que c’était “sans précédent … depuis 2005”.
Avouez, qu’il fallait oser la balancer, celle-ci ! Faut la noter. Bien l'encadrer. Dans le genre, ça fait office de modèle ! Ca vaut son pesant. Le télégraphiste, l’a pas dit que c’était, par exemple et raisonnablement, une première depuis 4 ans, mais “sans précédent” … Y’a symptôme, moi j’dis !
Que la neige tombe, en janvier, à Grenoble, ancienne hôte des Jeux Olympiques d’hiver, pour sûr, ça n’étonnera personne ! Qu’il en tombe vingt centimètres, non plus ! En rien, cela ne constitue un évènement digne d’intérêt, je veux dire, au point de le faire mousser. Seulement vois-tu, avec le dernier joujou journalistique, l’expression “sans précédent”, tu peux monter en neige la plus merdouilleuse des informations. La présenter comme inédite. Comme du jamais-vu ! Depuis … 2005. C’est bien cette précision-là “depuis 2005” accolée au “sans précédent”, et pour un tel sujet, qui repousse les limites du grotesque et, autant le dire, du foutage de gueule caractérisé.
De la dérive.
On me dira, va savoir, que je chicane, je cherche noise pour pas grand chose, que ça ne vaut pas l’article, allons, n’y aurait-il pas d’autres et bien plus préoccupants sujets (le No Sarkozy Day, par exemple ? – Ah, mais j’ironise, voyons, je me gausse, et à raison, de ces troufigneurs de mouches qui croient, les roufions, jouir d’une quelconque influence, alors que non, ballepeau, que nib, mais cependant s’en paluchent, s’onanisment par communiqués dérisoires, risibles, ou, comme justement dit ici : ineptes. Non ! Quand je cause préoccupations, j’entends :) chômage, précarité, taffer jusqu’à 70 balais, assurance maladie trissante, déficits abyssaux, ah le bel héritage que nous léguons à nos très chers descendants, par égoïsme, si turlupinés que nous sommes par notre présent, étriqué, mesquin, l’immédiateté bon sang ! et rien alentours, et qu’ils crèvent les autres, ceusses du Sud et ceusses de demain, qu’ils en marnent, quelle importance, nous, on l’aura eu notre part ; d’accord ! les sujets qui font urgence, c’est pas ce qui manque, mais est-ce une raison, suffisante, légère, pour négliger le reste ? Et notamment, comment “LE” journaliste nous informe, de quelle façon et dans quels termes, où, faut-il le préciser, tout est pesé, à la virgule près, bref, où rien n’est innocent ?
Car je pris Grenoble, mais j’aurais pu, tout aussi bien, prendre un affaiblissement, une chute, un dispositif, des économies, un trou, une décision, c’eut été la même prose : toutes désormais, j’exagère à peine, sont, deviennent, des informations “sans précédent”. Et si on ne le relève pas séance tenante, bientôt, le soleil se levant nous sera présenté comme un évènement “sans précédent .. depuis hier” !
Oui, si devant tant de bêtises (je devrais dire : de désinformation, tant nous la frôlons par distorsion linguistique) on se tait, on fait comme si, ma foi, ça n’avait point d’importance, alors qu’il s’agit de l’essentiel, de l’aigu, informer en bonne et due forme le concitoyen, alors demain, il n’y aura plus d’information digne de ce nom. Car à considérer que tout est “sans précédent” cela équivaut à (nous) dire que tout est sensationnel. Tout est nouveau ! Tout est matière à scoop ! Mais au final, à l’arrivée : tout est discrédité. Bafoué. Dénaturé. Tout devenant ignominieusement égal. Le taux de chômage galopant comme vingt centimètres de neige à Grenoble un 4 janvier. Ou une “vague” de suicides.
A ne pas la dénoncer, cette dérive (qui n’est pas orpheline, il y en a tant et tant d’autres du même acabit, et qui poursuivent le même but : transformer tous faits – même divers, ici d’hiver – en évènement, au détriment, il faut le croire, de ceux réellement dignes d’intérêt) à ne pas s’insurger contre cette prolifération à vau-l’eau de “sans précédent” (également notable, et à foison, chez la classe politique, au même titre que les expressions fourre-tout : “sans tabou” et “sans a priori”) nous aurons, demain, prochainement, déjà, une information dévitalisée, désossée, au sens premier, insensée. Là, est le danger. Il n’est pas, lui, “sans précédent”. A la seule condition de le combattre, maintenant.
22:39 Écrit par Philippe Sage dans Prenez-Nous Pour Des Cons ! | Lien permanent | Commentaires (44) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sans précédent, journalisme, expressions journalistiques, enfumage, formatage, désinformation, france info |
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20 février 2009
“ … C’Est Le Difficile Qui Est Le Chemin !”
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Au fond, il y a peu de différences entre les vœux à la Nation de Nicolas Sarkozy (31 décembre 2008, 20 heures) et son allocution de mercredi soir (18 février 2009, 20 heures).
On retrouve, peu ou prou, les même termes :
- Travail
- Effort
- Mérite
- Récompense
- Justice
- Solidarité
- Devoir
Les mêmes phrases :
- “Nous allons sortir renforcés de cette crise ..”
- “Mon devoir est de soutenir les classes moyennes/Je ne laisserai pas les plus fragiles d’entre nous ..”
- “J’ai été élu pour moderniser le pays/pour réformer notre pays (hôpital, lycées, universités, Etat lourd et coûteux) …”
- “Il est essentiel de garder notre sang-froid …”
Et la même attitude :
Debout derrière un pupitre, tel l’Empereur de la "Guerre Des Etoiles" ; ou debout sans pupitre, tel un roi nu.
Debout face à la crise.
Seul.
Même termes, mêmes phrases, même attitude, Il n’y a donc aucun virage, aucun changement de cap.
Peu importe que cette crise soit “sans précédent”, Nicolas Sarkozy ne bouge pas.
Et les quelques mesures annoncées mercredi soir ne sont que des rustines, des pansements destinés à calmer “les plus fragiles d’entre nous” en espérant qu’ainsi ils n’investiront pas la rue.
Car tel est son but : éviter (au pire, différer) un mouvement social d’envergure (et “sans précédent”) qui lui pend au nez !
En clair, Nicolas Sarkozy joue la montre, gagne du temps, avec l’espoir un peu fou qu’à la fin de cette année, il y aurait comme les signes d’un début d’embellie, une amorce - quand bien même fut-elle infime - de descente de crise, ce qui lui permettrait, lors des vœux prochains, d’enfumer le concitoyen avec le talent qu’on lui connaît, soit en procédant par sophismes et quelques raccourcis mathématiques (Sarkozy gère notre pays comme un comptable .. En cela, il donne raison à François Mitterrand qui disait : “Après moi, il n’y aura que des comptables !”).
Il y a, cela dit, deux différences (de petites tailles) entre le discours du 31 décembre 2008 et l’allocution du mercredi 18 février 2009.
Tout d’abord, un terme a disparu :
Immobilisme.
Ce terme ne visait pas seulement les syndicats, l’opposition (traitée souvent d’archaïque) mais aussi, et surtout, les fonctionnaires.
Nicolas Sarkozy a enfin compris qu’à défaut de les convaincre ou de les mettre dans sa poche, il fallait peut-être cesser de les déconsidérer, quand ce n’est pas les insulter (comme les chercheurs, par exemple ..)
Ensuite - mais d’une certaine façon, c’est un remplacement habile du terme “immobilisme” - Nicolas Sarkozy a introduit une nouvelle notion :
Le refus de la facilité ! (“Je vous propose le seul chemin qui vaille : celui de l’effort, celui de la justice, celui du refus de la facilité !”)
En cela, et toutes proportions gardées (pour ceusses qui connaissent son manque de culture) il reprend la formule de Kierkegaard qui disait :
”Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin !”
On pourrait passer des heures sur ce que signifie dans les six cerveaux en état de marche de Nicolas Sarkozy, ce “refus de la facilité”.
D’autant plus dans une période, où comme il le dit lui-même, “les difficultés qui nous attendent (…) seront grandes !” [31 décembre 2008]
On peut néanmoins, s’autoriser à penser que dans son esprit, et selon sa logique purement comptable, la facilité consisterait à embaucher plus de fonctionnaires, interdire les licenciements et augmenter le SMIC.
Quoi qu’il en soit, il est un point sur lequel, on ne peut lui faire de reproches.
Avant son élection, il avait promis que c’en était fini d’un président qui se cache derrière ses ministres, qu’il serait, lui, en première ligne.
Il l’est.
Peut-être trop (il va même jusqu’à annoncer les réformes à la place des ministres concernés - en qui il n’a jamais fait confiance ...) mais il l’est.
Il l’est à tel point, qu’on a peine à trouver un ministre, même mauvais, qui ne soit pas devant lui en terme de popularité dans les enquêtes d’opinion.
Il l’est, debout, mais – forcément - de plus en plus seul.
Sur ce point-là, il ne nous a pas mentis.
Pour le reste, ça se discute … (“Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas, je ne vous abandonnerai pas !” – 6 Mai 2007]
S’il y a un (vrai) reproche à faire (hormis le non-changement de cap et les rustines-pansements annoncées mercredi soir) c’est son silence.
Pas un mot sur ce syndicaliste, mort dans la semaine, en Guadeloupe.
Et ce silence (gênant) chez cet homme qui n’a eu cesse de nous dire qu’il serait toujours du côté des victimes, quitte à bâtir une justice rien que pour elles, me conforte dans l’idée qu’en "Sarkozie", il y a bien deux sortes de victimes : les bonnes (les innocentes ?) et les mauvaises (les coupables ?).
Celles que l’on plaint et celles que l’on tait.
Or, quand on fait de la justice une priorité (“La justice doit être une priorité en ce moment” – Nicolas Sarkozy, mercredi 18 février 2009 – on pourrait se demander : pourquoi en ce moment ? La justice ne doit-elle pas être une priorité permanente ?) en d’autres termes quand on se place du côté de l’équité, on se doit (lui qui aime tant ce mot : devoir) de ne point faire quelques distinctions que ce soit en matière de victimes.
Je conçois que pour Nicolas Sarkozy ce soit difficile.
Mais, comme il l’a dit lui-même :
“Je vous propose le seul chemin qui vaille : celui de l’effort, celui de la justice, celui du refus de la facilité !”
Encore un effort, Monsieur le Président, tant être juste, c’est d’abord refuser la facilité.
Celle que vous ne nous accordez pas.
[Sur ce je m’éclipse une semaine, à moins que dans ce laps de temps, la grippe aviaire revienne, le réchauffement climatique s’accélère ou .. le peuple, enfin, se révolte ..]
13:35 Écrit par Philippe Sage dans Crise Financière, Sarkozysme | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nicolas sarkozy, crise financière, refus de la facilité, justice, effort, jacques bino, enfumage, mesurettes |
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