13 novembre 2008
Bertrand
Nous étions au bar, accrochés, un peu tristes, nous disant que nous devrions y être, là, sur cette scène, tant rien ne nous emballait, tant merde, on avait mille et une fois notre place.
Et puis, il est arrivé.
Juin 1986, Angoulème, un tremplin-rock, une discothèque, le Macumba.
Y'a des types qui collent pas avec le décor, des types étranges, costards-cravates, et dans leurs poches, dégoulinent des biftons.
Ça me fout comme la gerbe.
J'voyais pas ça comme ça. J'voyais plutôt de la bière et du cuir.
Mais y'a que d'la flanelle.
Le patron, il flotte dans son Smalto, tape la bise à Bernard.
Bernard Lavilliers.
S'est radiné avec sa Brésilienne.
Une bombasse des favelas.
Il la fait virevolter sur la piste, sa déesse en fourreau noir, et j'm'envoie un whisky.
Sec.
Mate les serveuses, américaines, payées au black, canons de chair offertes à celui qui veut bien se fendre d'une bouteille de champ' supplémentaire.
Mais gaffe, pas touche. Pas dans la boîte. Faut que tu patientes, garçon. T'en fais pas, tu vas te la faire, la Connie d'Angoulème !
Mais quand tout le monde s'ra parti.
Tu piges ?
Dès fois qu'y aurait de la bleusaille déguisée en civil.
Le jury s'installe.
Bernard et sa Paulista ; Nono, le guitariste de Trust ; Annie Girardot et son mec de l'époque, le triste réalisateur de "Adieu Blaireau", Bob Decout.
La finale va commencer.
J'm'envoie un Mojito.
Tassé.
C'est le groupe de Poitiers qu'a fini derrière nous, au premier tour, qu'envoie la purée.
Au premier tour, ouais.
On y était, à ce tremplin.
KJ, Manu et moi.
On les avait bien épatés, les "ingés" du son.
Même que nous étions étonnés de nous-mêmes, comme dans un état second.
Me souviens, quand on eut fini les balances, Nono, l'était venu nous trouver.
- Eh ben dites-moi les mecs, ça assure !
Il a dit le guitariste de Trust.
Nous, on savait pas.
Si c'était pas du lard voire du cochon qu'il nous balançait, là.
- Si, si, j'vous assure ! De tout ce que j'ai entendu jusqu'à présent, vous êtes largement au dessus ! Ca m'étonnerait qu'on n'vous retrouve pas en Finale, les gars ! .. Bonne chance !
C'est le batteur qui nous a pété dans les doigts. On lui a dit, Manu et moi, que merde, non, pouvait pas nous faire ça, qu'on était en route vers la joie, que c'était la chance de notre vie ; mais rien à faire, l'a pas voulu revenir, il nous a plantés, comme ça, au bout de deux ans, deux ans de concerts, de répètes, de sueurs ; il nous a plantés pour une sombre et minable histoire de gonzesse.
On leur a monté un bateau, un décès, qu'il fallait reculer la date, celle du second tour, le dernier avant la Finale, le temps de trouver un nouveau batteur.
Ils nous ont dit oui.
L'était pas mauvais, le batteur qu'on avait déniché. Juste, il était un peu vert. Et mal à l'aise avec notre style de musique.
Mais c'était pas le problème.
Enfin, pas le majeur.
Le majeur, c'est qu'il y avait dû avoir une terrible vague de décès, car lorsqu'on s'est radiné pour ce second tour, on était douze groupes dans une même poule au lieu des cinq prévus. Un seul se qualifiait.
On a fini deuxième.
C'était même pas la peine de nous parler.
J'crois qu'on aurait pu tuer quelqu'un.
Il se vautre, ce groupe de Poitiers. Dommage. Il méritait mieux.
Allez hop : au suivant !
Une horreur.
Pâle copie des affreux Cookie Dingler.
J'me ferais bien le bar.
Glacé.
Et ça continue.
C'est à pleurer.
Y'a bien nos potes de Quartier Louche qui sans forcer relèvent le niveau, et puis surtout, ces Alsaciens de MK2. Y'a pas à dire, ils ont un style, un pur, un vrai. Mais bon, à les voir, on s'dit que c'est trop con, on y était putain, on passait, les doigts dans le nez.
Et puis ...
... Et puis, il est arrivé.
J'oublierai jamais.
Le premier riff de guitare nous a carrément scotchés.
Même qu'on a lâché nos verres.
On s'est regardé, Manu et moi, et on a fait : "Waouh !"
Alors il a chanté.
Et tout le monde s'est tu.
Tous, absolument tous, étions à la fois sous le charme, comme terrassés. Bouche-bée. Totalement subjugués.
Heureux d'être là. Vraiment. Enfin.
Ce mec-là, j'me suis dit, c'est pas possible, on en entendra parler demain. C'est certain !.
Mais les "ingés", ils étaient claqués, à l'ouest, trop de Connie à la sortie, et vlan, v'là qu'il y a plus de son dans le micro.
Celui du mec qui chantait.
Mais ça ne l'a pas arrêté.
Il a balancé le pied de micro, et a continué.
De là où on était, le bar, et c'était pas la porte à côté, on l'entendait encore, j'te jure, c'était incroyable !
Ce type, juste avec sa voix, il arrivait à passer au dessus des guitares, de la batterie et de la basse.
Me souviens que le public était fou, qu'il lui a fait un triomphe.
Énorme.
C'était énorme !
Pourtant, c'est pas ce groupe qu'a gagné la finale.
C'est MK2.
Dont on a jamais entendu parler par la suite.
En revanche, le groupe qui nous avait scotchés, rendu fou de joie, avec ce chanteur qui me rappelait Jim Morrison, qu'avait même pas besoin de micro pour se faire entendre, nous faire aimer sa "Lola", lui, il allait faire carrière.
Jusqu'à ce triste jour.
Celui du 27 juillet 2003.
Un jour de douleur.
Immense.
De part et d'autre.
Aujourd'hui, j'ai appris qu'il était de retour aux "affaires", Bertrand.
Bertrand Cantat.
Car c'était lui, ce chanteur de juin 1986, dans cette Finale pourrie du Macumba d'Angoulème.
Lui et son groupe : Noir Désir.
Ils sont de retour.
Tant mieux ...

Ça faisait longtemps que je voulais raconter cette histoire, j'y arrivais pas vu les circonstances.
Sur lesquelles je ferai silence.
Quoique.
Tout de même, dire que ces médias qu'ouvrent leur antenne pour demander à leurs auditeurs ce qu'ils pensent du retour de Bertrand Cantat, ça me débéquete.
C'est pas de la liberté d'expression, c'est de la chiure.
Laissez-les donc vomir leurs insanités au Café du Commerce, il est étudié pour.
Un média, c'est pas fait pour flatter les pires et les plus bas instincts, la haine ordinaire, c'est pas un égouttoir à merde, ça doit avoir un peu plus de tenue, un média.
Y compris de papier, numérique ou d'images.
Quant à ceusses qui penseraient qu'il aurait pas assez payé, Bertrand, que ça les gêneraient de le voir ainsi revenir exercer son métier, je leur dirai simplement que la justice s'est prononcée, qu'elle est un, sinon LE pilier de notre démocratie, et que la contester, quand elle s'est prononcée, c'est l'assassiner, la démocratie.
Et enfin, pour toujours les mêmes, celles et ceux qui se substituent à la justice de mon pays en disant que, aboyant que, j'ajoute :
Tu sais ce qu'il s'est passé, toi, cette nuit-là, à Vilnius ?
Tu y étais ?
T'as toutes les pièces du dossier ?
Non ?
Alors fais-nous des vacances et contente-toi de ta liberté d'expression, elle existe, elle se situe chez toi, au bon vieux Café du Commerce, où là, tu peux dire ce que tu veux, comme tu le veux, et payer ta tournée à ceux qui pensent comme toi.
23:17 Écrit par Philippe Sage dans Opinion | Lien permanent | Commentaires (42) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : angoulème, juin 1986, tremplin-rock, bertrand cantat, noir desir, café du commerce |
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