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23 avril 2012

Comment Ils Ont Tué Mélenchon !

Jean-Luc Mélenchon

ICI

11 février 2011

Nicolas Sarkozy ? Un « Ignorant », Un « Incompétent »

Avant de se plonger dans ce court (mais intense) extrait-vidéo, il faut le replacer impérativement dans son contexte.
Impérativement car – et c’est, souvent là, le travers épouvantable du Net, mais aussi de la télévision – si cet extrait-vidéo était « balancé » tel quel, sans que l’on ne prenne soin de relater, détailler, ce qui a conduit l’avocat Thierry Levy à employer, évoquant Nicolas Sarkozy, les termes d’ « ignorant » et d’ « incompétent », alors ce serait (dans le cas où l’on aurait une aversion caractérisée pour le Président de la République) juste se faire plaisir, ou alors, donner dans le buzz vulgaire (ce qui constitue, au demeurant, un pléonasme).
Qui plus est, ce serait affaiblir les propos tenus, voire les dénaturer.

Thierry-Levy.jpgOr donc, nous sommes jeudi soir (10 février 2011) sur France 3, dans l’émission Ce Soir Ou Jamais, présentée par Frédéric Taddeï.
Auparavant, pendant plus de deux heures (particulièrement éprouvantes), Nicolas Sarkozy aura, sur TF1, répondu (?!?) aux questions de neuf français.
Cette prestation du Chef de l’Etat sera évoquée et commentée par les invités de Taddeï.
Bref.
Après un sujet sur les « vacances de M. Alliot-Marie et de F. Fillon », voilà qu’est abordée la « colère des magistrats ». Pour en parler, Frédéric Taddeï invite le juge Marc Trévidic à rejoindre le plateau pour expliquer « la première grève des magistrats ».
Après un « petit rappel des faits » par le biais d’extraits « du 20 heures et du 13 heures de France 2 », où l’on revoit Nicolas Sarkozy demander que « ceux qui ont couvert ou laissé faire cette faute » (relâcher le « présumé coupable » – comprendre : Tony Meilhon) soient « sanctionnés » et François Fillon jugeant la réaction (donc : le mouvement de grève) des magistrats « excessive », Frédéric Taddeï se tourne vers le « juge antiterroriste » :
« (…) Marc Trévidic qu’est-ce que vous répondez au Premier ministre et à tous ceux, qui en ce moment-même, ont des dossiers qui attendent d’être jugés ? »

Marc Trévidic : bon premièrement, c’qui a choqué tout le monde, c’est la présentation des choses .. La personne en question, Tony Meilhon, n’a pas été libérée .. Par personne ! .. Elle avait fini sa peine, après onze ans de prison .. Elle avait purgé toutes ses peines .. Y’avait pas de libération conditionnelle, y’avait rien … Il se trouve que, par ailleurs, y’avait un sursis de mise à l’épreuve pour outrage à magistrat … Donc, la présentation qui en a été faite est caricaturale, et pas exacte .. Aucun juge n’a mis en liberté qui que ce soit .. C’est le premier point, et c’est le plus important, parce que tout le monde reprend ça, comme si c’était une vérité … Après, qu’est-ce que ça veut dire être suivi en sursis de mise à l’épreuve ? … Ça veut dire, pour les dossiers les plus urgents – aujourd’hui en France – une convocation tous les deux mois ; mais aussi, pour les moins urgents, une convocation tous les six mois … On vient voir un agent de probation, on donne un certificat médical – si on a un suivi médical – une attestation d’embauche (..) voilà ce que c’est .. Est-ce que vous croyez vraiment que ça peut empêcher une quelconque récidive, même quand le dossier est suivi ? .. Ce qui a révolté tout le monde, c’est une certaine hypocrisie dans les discours, dans la présentation des choses ; voilà … La vérité elle est .. Elle est comme elle est ! .. Il y a énormément de personnes en sursis de mise à l’épreuve, nous ne sommes pas des devins ! … On n’est pas là pour essayer de deviner que cette personne part en tuer une autre ! … C’est très compliqué pour arriver à évaluer totalement une personne, et être certain qu’elle va pas commettre un crime … On parle de récidive .. Il avait jamais tué personne, avant ! Faut quand même pas l’oublier ! … Ben ça, ça demande des moyens extraordinairement développés. Et on est dans une justice qui, effectivement, d’une manière générale, fonctionne mal, parce qu’elle a très peu de moyens par rapport à d’autres pays qui ont, à peu près, le même niveau …

Taddeï : C’était pas la première fois que les juges étaient critiqués par Nicolas Sarkozy, mais aussi par d’autres présidents de la République (…) Or, c’est la première fois qu’il y a un tel mouvement .. Comment l’expliquez-vous ? est-ce que le cas, là, est plus grave (..) ?

Trevidic : Le cas n’est pas plus grave ; c’est le fait que, pendant des années, on vous dit toujours la même chose ! Que tous les deux, trois ans, systématiquement, quand y’a un drame, on accuse le juge d’être responsable du drame … Vous croyez que ça fait plaisir, aux gens qui travaillent au quotidien, qui sont confrontés à la misère, aux victimes, aux auteurs d’infractions, qu’on dise : vous êtes responsables de cet assassinat, de ce crime parfaitement odieux ? (…) Les juges, c’est pas eux qui tuent quand même ! (...) Alors, c’est pas plus grave que d’habitude, mais ça fait trop .. Et au bout d’un moment, c’est spontané (…) Parce que, tout le monde en a ras-le-bol, sinon y’aurait pas 95% des magistrats qui se sont mis à arrêter de bosser (...) Alors évidemment ça surprend ... c’est pas une profession qu’a l’habitude de faire grève, elle a même pas le droit de faire grève, d’ailleurs ! Mais derrière, y’a plein de gens ! Y’a des avocats, y’a des policiers, tous ceux qui savent qu’au quotidien c’est pas facile de rendre la justice

Taddeï : Thierry Levy vous (…) …

Thierry Levy : (…)  Ce que vient de dire Marc Trévidic est absolument exact … enfin .. Indiscutable ! … Y’a quelque chose de pire en ce qui concerne Nicolas Sarkozy … C’est que : il fait de la question sécuritaire son fond de commerce ; et, il le fait, à partir d’affirmations erronées, et surtout, d’une totale incompétence ! … Il faut se rappeler, qu’il y a six ans maintenant, au moment de l’affaire de la malheureuse Nelly Cremel, il avait tenu exactement les mêmes propos ! Il avait accusé les juges d’êtres responsables de la mort de cette femme qui avait été agressée, alors qu’elle faisait son jogging, par un homme qui sortait de prison et qui avait commis un crime beaucoup plus grave – d’ailleurs – que celui de Tony Meilhon … Et il avait dit exactement la même chose : y’a des fautes, elles seront sanctionnéesOr, à l’époque, comme aujourd’hui, il n’y avait aucune faute ! Et quelles que soient les lois qu’on empile depuis – et on en a empilées cinq ou six – ces gens, qui sont au gouvernement, n’ont pas réussi à régler la question de la récidive (…) .. Aujourd’hui, fait similaire – avec, comme l’a rappelé Marc Trévidic – un garçon qui n’a jamais été condamné pour meurtre, ni pour assassinat, et même pas pour des faits sexuels ordinaires, puisqu’il a été condamné pour un crime commis en prison ! Et là, alors, c’est à mon avis la chose la plus grave … [Début de l’extrait vidéo : On a à faire, à un monsieur, le Président de la République …]



Mais ce n’est pas fini.
La suite vaut son pesant de monstruosité, et cette monstruosité nous viendra du journaliste et éditorialiste du Figaro : Yvan Rioufol.

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01 novembre 2010

Jour De Cimetière

Madranges.jpgC’est un regard. Celui de ma mère. Et ce rire, que je ravale.
Sec.
Peut-être, aussi, a-t-elle dit, maman, quelque chose. Je ne sais plus.
C’est loin tout ça, tu sais ...
....
Le sais-tu, au moins ?
Je ne me souviens que du silence, gêné, qui suivit. Et de tous les autres regards, étonnés, réprobateurs ou désolés.
En fait, je ne comprends pas pourquoi ; non vraiment, je ne comprends toujours pas pourquoi, nous étions à ce point éloignés l’un de l’autre ; ma mère et moi. Surtout ce jour-là.
Les grands avec les grands, les petits avec les petits. Mais moi, je n’étais ni grand, ni petit.

J’avais dix-sept ans.

Nous aurions dû, je pense, être assis à la même table, unis : maman, ma sœur et moi.

- Pourquoi riais-tu ?
- Je ne sais pas.
- Allons, tu dois bien savoir ..
- Je te dis que non.
- Quand même, il s’agissait d’un enterrement. Celui de ton père.

Elle dit n’importe quoi ... Enfin ! ... Mon père, il n’est pas mort, bordel à chien ! ... Je le sens encore vivre en moi ... Je le sens vivre, là, pauvre diable !
Alors je lui réponds.

- Non. C’était un repas.
- Qui suivait l’enterrement !
- Exactement. Qui suivait l’enterrement.
- L’enterrement de ton père !
- Oui, l’enterrement de mon père.
- Et tu riais !
- Non. Pas à l’enterrement. Seulement après.
- Tu joues sur les mots, là !

Moi ! … Jouer sur le mots ? ..
Peut-être.
Oui.
Et alors ?
On n’aurait pas le droit ?
Ne serait-ce que pour ..
… Atténuer.
La douleur.

- Non, lui dis-je (de mauvaise foi). Il y a eu l’enterrement. Ensuite le repas. Je n’ai pas ri à l’enterrement. Seulement après. Dans ce restaurant, étrange, de Corrèze. Ce n’est pas pareil ... Plus pareil ... Tout était fini. Tu comprends ? C’était fini. Terminé. Cette fois, il n’était plus là.
- Alors tu pouvais rire ?
- Non. Ce n’est pas ça.
- Alors c’est quoi ?
- J’aurais voulu rentrer. Faire des kilos de mètres, comme ça. Sans bruit. Sans aucun mot. Le nez collé à la vitre arrière. Une vitre pleine de buées. Rentrer, puis me coucher. Seul. J’aurais fermé la porte de ma chambre. Voilà. C'est tout ...

Je crois me souvenir. Ça me revient, maintenant. Un peu.
Le restaurant nous l’avions gagné à pied.
Mine de rien, ça faisait une sacrée trotte, depuis le cimetière.
Les grands devant, les petits derrière.
Et moi, qui ne trouvais pas ma place dans ce cortège, ce triste défilé.
On n’entendait que le bruit des chaussures sur le bitume ; aussi quelques murmures.
Il faisait ni beau, ni gris.
Il ne faisait plus rien.

Je ne sais même plus comment j’étais attifé. Je ne crois pas que ma mère était en noir. Pas tout à fait. Pas complètement.
Une fois dans le restaurant, péniblement, nous nous sommes installés, dans des crissements de chaises. C’était long.
Et puis, quelqu’un, je ne sais qui, a demandé s’il y en avait qui voulait prendre un verre ; l’apéro.
Il y en avait, oui.

Une dame, plutôt entre deux âges, dans une blouse, leur a apportés des Pastis, des Martini, du Porto, du Guignolet et de la Suze.
Alors, ils ont levé leurs verres, doucement, et l’un deux a dit :
« Santé ! »

- Et c’est là, que tu as ri ?
- Oui. J’ai même ajouté quelque chose, je ne sais plus quoi, une plaisanterie. Et je riais de plus belle.
- Qu’est-ce qui te faisait tant rire ?
- Ce mot-là ; celui qu’il avait prononcé ..
- Santé ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il était mort. D’un cancer généralisé. Mon père.

Je pensais que le rire, l’humour, tout ça, et surtout tout ce qui touche de près, de trop loin, à la mort, ça pouvait aider.
Ou soulager.
Atténuer.
La douleur.
Y compris celle des autres. Ceux qu'on aime ...
Je me trompais.
Mais je crois, à vrai dire, que je le savais.
Je l’ai toujours su.

« L’humour ne sauve pas ; l’humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les évènements de la vie avec humour pendant des années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu’à la fin ; mais en définitive la vie vous brise le cœur. Quelles que soient les qualités de courage, de sang-froid et d’humour qu’on a pu développer tout au long de sa vie, on finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors, on arrête de rire. Au bout du compte il n’y a plus que la solitude, le froid et le silence. Au bout du compte, il n’y a plus que la mort. »
[Michel Houellebecq - Les Particules Élémentaires – 1999]


NB : Texte original en date du 1er novembre 2009 - Redux 2010 - Avec tout mon amour ...

01:07 Écrit par Philippe Sage dans Récit | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : mon père, ma mère, ma soeur, la mort, une tombe, la toussaint, un cimetière, la corrèze, le rire, la vie | | |

20 octobre 2010

A La Famille Qui N’A Pas Sauvé La Vie De Mon Ami

228 REfuge.jpgJean est un ami. A ce point que, comme l’on dit parfois, je le connais comme si je l’avais fait.
Cette année, Jean fêtait un anniversaire. Ses 20 ans.
De séropositivité.

Quand il apprit qu’il avait contracté le virus, en mai 1990, j’étais là. Je me souviens des médecins, comme ils étaient salement embarrassés. Même celui de Jean qui, pourtant, est devenu une sommité en la matière.
Il n’y avait rien pour soigner les patients. Juste un médicament nommé le Retrovir (AZT) que très vite des associations, comme AIDES notamment, ont déconseillé de prendre. C’est pour cette raison, m’a-t-il dit bien souvent, que Jean a fait ce choix douloureux : ne pas le dire à sa mère. Parce que c’était mort, qu’il n’y avait pas d’espoir. Il ne voulait pas qu’elle passe son temps à s’inquiéter, lui causer plus de tracas qu’elle en avait vécus jusque-là. Il me confiait qu’elle n’avait pas eu la chance d’avoir une belle enfance, ni même une adolescence joyeuse. Qu’elle en avait bavé des ronds de chapeau et des plus copieux. Et puis, elle était veuve. Et n’avait pas refait sa vie. Le père de Jean est mort à 56 ans. Un an après avoir pris sa retraite. C’est un chagrin de cancer qu’a eu sa peau et ses os.
Pour toutes ces raisons, Jean estimait qu’il devait épargner sa mère du mal qui le frappait. Il était persuadé qu’il « partirait » avant elle. Alors à quoi bon en rajouter ?

Les années passèrent, Jean se dispersait. Jamais il ne disait non à une fête, un repas, une sortie. Ce qui lui restait de temps, il le consumait passionnément. Parfois, nous apprenions la mort d’untel ou d’unetelle et ça le fracassait. Il ne comprenait pas, se sentait même coupable, d’être lui, encore en vie. Dans ces moments-là, il pouvait se cloîtrer pendant des semaines entières.
Et puis, en 1996, elles sont arrivées, les trithérapies. Et les données ont changé. Alors qu’ils étaient morts ou quasiment, aux séropositifs, on leur annonça qu’avec ce traitement, ça n’était plus le cas. Oh ! certes, il était impossible de dire avec exactitude qu’ils pourraient vivre en toute quiétude, mais ils leur étaient désormais possible de faire des projets. D’envisager une vie presque normale.
Cette nouvelle, bien que bonne, fut pour Jean et tant d’autres, un choc assez brutal. Il fallait tout réapprendre. Marcher, respirer, parler … Aimer ! Et pour longtemps, peut-être.

Jean s’est marié. Une cérémonie toute simple. Et bienheureuse. Il faisait beau, on riait, il y avait un cerisier. Quelques jours après, Jean me dit qu’il avait pris une décision. Qu’il était temps de le dire à sa mère. Qu’il était séropositif.
Quand je lui demandais pourquoi, il me répondit ému que durant toutes ces années, il avait du mal à communiquer avec elle. Et qu’il en souffrait. Il me dit aussi qu’elle ne s’était pas manifestée pour son mariage. Ni bouquet, ni lettre, pas même un coup de fil. Il pensait que le temps était venu et que celui qui restait, il ne le voulait pas fait de non-dits. Peut-être, disait-il, me comprendra-t-elle mieux, pourquoi durant toutes ces années, j’étais un peu distant, triste, bien que présent. Pourquoi aussi, j’ai brûlé ma vie, sciemment. Et puis, les traitements, les progrès de la médecine, et lui qui en était la preuve vivante, tu vois, elle n’a plus de raison de s’inquiéter, c’est pas comme il y a vingt ans.

Jean n’appela pas sa mère. Il lui écrivit. Je l’ai lue, cette lettre. Il y tenait. Je ne trouvais rien à redire. J’étais ému à mon tour.
La lettre partit, quelques jours passèrent, et enfin, elle lui répondit. Elle parlait beaucoup d’elle, de sa maison, de ses petites-filles, de ses problèmes de dos, de santé en général. Pour le reste, elle indiquait qu’elle « s’en doutait, un pressentiment » et qu’il lui faudrait « énormément de temps pour assimiler cette situation », soit la séropositivité de son fils. « Cette situation » … Alors, Jean lui écrivit encore. Plusieurs fois. Lui envoya un livre dans un joli paquet et soigneusement choisi. Une carte postale fleurie d’une ville où il séjournait pour un week-end. Mais à ce jour, il n’a plus de nouvelles de sa mère. Et chaque jour, son premier geste, c’est guetter le facteur. Même le dimanche. Mais toujours rien. Depuis des mois, c’est le silence.

Qu’il vente ou qu’il neige, qu’il ait du travail ou pas, qu’il sortît de l’hôpital ou de quelques autres pépins, Jean s’est toujours débrouillé pour rendre visite à sa mère. Ainsi qu’à sa sœur et ses deux enfants. C’est avec joie, mais appréhension aussi, qu’il bouffait les kilos de mètres qui le séparaient de sa famille. La plupart du temps, il couchait à l’hôtel. Il disait que c’était plus pratique ... Quand il rentrait de ces séjours, je le trouvais abattu et triste. Alors, je le pressais de me raconter. Tant et tant que dernièrement, il a fini par tout me dire.
Que sa sœur était au courant ; de sa séropositivité. Il s’en voulait de le lui avoir dit. Il n’aurait pas dû. Elle ne pouvait recevoir une telle information. Au début, ça allait, tant bien que mal. Puis, quand elle eut un premier enfant, tout a changé. Elle était angoissée quand Jean était là. Elle avait peur. Qu’il prenne la petite sur ses genoux, et c’était la panique !
Jamais elle ne prenait de ses nouvelles, pas plus de sa santé. Elle n’en parlait jamais. Faisait comme si ça n’existait pas. Jusqu’à ce jour, y’a pas longtemps, où elle lui demanda (par mail) de ne plus venir. Jamais ! Et pour toute explication, elle a juste écrit « qu’elle se sentait mal à l’aise avec lui ». Son propre frère.
Il y a dix ans, m’a dit Jean, trois jours après être passé la voir pour fêter Noël, elle l’appellera telle une furie, en hurlant que sa fille saignait, et lui demandant ce qu’il avait « foutu » avec elle !

- Pourquoi ne m’as-tu jamais dit ça ? Je demandais à Jean.
- Je n’osais pas. Je trouvais ça si moche ..
- Et ta mère alors ? Dis-moi ! C’est quoi l’histoire ? La vraie !

Jamais elle n’est venue le voir. En vingt ans de temps. Je veux dire qu’elle n’a jamais vu un seul lieu où ait habité Jean. C’est pas faute de l’avoir invitée, pourtant. Mais toujours, elle refusait. Alors c’est Jean qui faisait le déplacement. Qui venait la voir. L’embrasser. Lui faisait les courses quand elle était malade.
Jamais non plus, elle ne l’appelle. Pas plus qu’elle ne lui écrit. Ni prend de ses nouvelles. Et quand il lui faisait parvenir des fleurs pour son anniversaire, elle ne le remerciait pas. Comme elle ne l’a pas fait pour les livres. Si ce n’était pas Jean qui s’enquérait d’elle, il n’aurait, sans doute, eu aucun signe de vie pendant ces vingt ans.
Quand sa première compagne mourut, elle ne vint pas aux obsèques. Elle n’était pas à ses côtés pour le soutenir dans cette épreuve. Etait-ce parce qu’elle était morte du Sida ? ... Et d’ailleurs, il ne fallait pas le dire, qu’elle était morte de « ça ». Il ne fallait pas que la famille sache. Ni les voisins. Ni personne.

- Que t’a dit le médecin ?
- Que je n’y peux rien. Je ne peux rien faire, Philippe ...
- C’est tout ce qu’il t’a dit ?
- Non. Il m’a parlé de bêtise et d’ignorance. Alors j’ai dit que tout de même, le temps avait passé, que les mœurs avaient sans doute évolué, que ..
- JEAN !

Je ne sais pas si Jean a voulu épargner cette mère qu’il aime tant, et place sur un piédestal à s’en faire mal. Je crois plutôt qu’il redoutait qu’elle le chasse, comme d’autres familles l’ont fait. Il a cependant cru sincèrement à son « histoire ». Il vient non pas de se rendre compte, tant il l’entrevoyait, le redoutait depuis toujours, de ce qui effraie sa famille, lui fait honte, et veut taire, juste il pensait gagner la bataille du temps, pensant un peu naïvement, qu’il change les gens. Qu’il les élève. Mais il n’en est rien.

Jean continue à guetter le facteur. J’ai beau lui dire de ne plus attendre, de profiter de son bonheur avec sa compagne si tendre et si belle, il n’arrive pas à accepter le fait qu’en 2010, sa propre famille l’ait chassé de sa mémoire, pour toujours et à jamais, parce qu’il est séropositif.

04 octobre 2010

Les « Barbus » & Les « Céfrans »

Sale Aire.jpgIl pleut comme vache qui pisse, ce dimanche, sur cette A5. Mais pas de la gentille, non, de la vicieuse, de celle qui te fouette le pare-brise et s’accroche, tenace ... Elles se tordent, ces foutues gouttes de pluie, sous le va-et-vient des essuie-glace, balayées, c’est égal, elles refont surface, comme si à peine mourantes elles ressuscitaient, torrent liquide, de l’eau Terminator deuxième génération.
Regardant ces lombrics aquatiques, je me suis assoupi, te laissant seule happer le bitume à vitesse raisonnable ... J’ai piqué du nez, pantin désarticulé, bringuebalé ; combien de temps, je ne sais pas, pas longtemps je crois ... Tu m’as tiré de là, de ce demi-sommeil, par un sonore Tu veux un café ? .. J’ai pas dit non.
Or donc, décélération, dépressurisation, et hop, entrée molle au stand-service, celui de multi ravitaillements.
Sur un panneau, bleu-roi, il est inscrit « Troyes-Est ».

Nous pénétrons dans la boutique, moi encore dans le coltard. Les toilettes sont blindées. De monde. J’ai rarement vu ça. Ça patiente, grogne et trépigne ; toute une file qui déborde jusqu’aux premières machines à boissons. Et des deux côtés : « homme » comme « femme ». Je comprends pas. On a pourtant trouvé direct une place pour la titine, juste devant, l’idéal. Alors d’où qu’y sortent ces gens-là ? … C’est surréaliste ! Me dis que je dois être sur une autre planète, ou rien, absolument rien n’est à moins de 1€. Même la bouteille d’eau plate, la riquiqui, et pas de la marque, elle est à 1€ pile. Le café, lui, l’est pas mauvais, mais 1,5€, c’est cher payé pour de la torréfaction robotisée. Ah ! ils s’emmerdent pas, ces commerçants d’autoroutes, salopards va ! Et que ce soye Total, Shell ou Leclerc, c’est pareil. C’est juste la qualité des produits qui varient. Pas le prix. Ou à peine.

La file des chiottes se dégonfle doucement, nous sortons fumer un clope sous la pluie. Et là, je comprends pourquoi y’a tant de monde dans ce bastringue mais de la place, pourtant, pour se garer. C’est un car qu’est stationné, un peu plus haut. Immatriculé dans l’Aisne. Un car de retraités. Dont fait partie cette femme, de la vessie enfin déridée, qui dit « qu’ils sont à Troyes et qu’ils seront là dans trois heures ». Puis raccroche ... Son regard se fixe alors sur les pompes à essence. Devient mauvais ... Je le suis, et vois l’objet de sa brutale animosité : un « barbu » comme on dit, mais un de compète, un pur de vrai, sapé faut voir comme, des pieds à la tête ... Elle soupire salement la dame, avec dans ses yeux, ça j’ai bien noté tellement ça gicle et jure, comme de la haine.
Je te fais, discret, un signe de la tête, et tu découvres la scène. Le tableau. Il s’est enrichi. C’est pas un « barbu » qu’y a, là, aux pompes, c’est deux berlines entières. Cinq dans chacune. Mais qu’une qui fait le plein. Et voilà qu’il est fait. Le « barbu » se dirige vers la boutique et croise, un à un, les retraités de l’Aisne qui, eux, sortent des toilettes. Ils le reluquent, le déshabillent de leurs mirettes avec une lourde insistance. Voient les deux autos avec les autres à l’intérieur.
- J’te foutrais une grenade là-dedans, moi ! Marmonne un petit rougeaud.

Je bronche pas. Toi, non plus. On les regarde défiler, mater méchamment les « barbus ». Et déblatérer, décomplexés, leurs propos guerriers :

- Une mitrailleuse, hein ? dit un autre, bedonnant, cherchant l’approbation du troupeau. Et l’obtenant.
- Une mitrailleuse, qu’il dit encore, voilà c’qu’il faudrait !
V'là même qu’il me gratifie d’une œillade qui veut dire Pas vrai, l’ami ? .. Mais je bronche toujours pas. Même si ça me titille. Comme une envie de leur dire ben allez-y, plutôt que de marronner à distance, allez donc leur dire que vous leur y foutriez bien une grenade dans leurs tires, quelques rafales de mitrailleuses ! Qu’ils soient au courant de c’que vous avez dans le crâne ... C’est vrai quoi ! Ça cause, mais ç’a pas les couilles de dire les choses en face ! C’est pas que j’aie comme qui dirait de l’affection pour les « barbus », loin de là, pour être clair, ils m’emmerdent et copieux avec leur tralala religieux, comme toutes les religions m’emmerdent. Qu’ils aillent au diable avec leurs bondieuseries, leurs allahteries, ça m’insupporte cet étalage, cette ostentation, et d’où qu’elle vienne. Mais les entendre, ceusses de l’Aisne, avec leur petite haine étriquée, leur envie de décaniller, ça me débecquette. Ils valent pas mieux que ces « barbus ». C’est que de la misère, rien dans la tête, ou alors du moisi, du rance, du vomi. De la merde, quoi.

J’écrase ma clope, te regarde, et j’dis :
- Y’a pas d’erreur possible ! On est bien en France !
Une vieille glousse, de plaisir, se marre. Ça vaut pour acquiescement. Pauvre femme ! Elle a pas pigé. La réplique ... Si elle l’avait vu, le film de Blier, Les Valseuses, elle se serait pas bidonnée d’aise. Parce que, ce :
- Y’a pas d’erreur possible ! On est bien en France !
C’est Jean-Claude (Depardieu) qui le balance de dégoût à Pierrot (Dewaere) quand des gens pareils à ceusses de l’Aisne veulent les lyncher, juste parce qu’ils sont pas comme eux. Qu’ils ont le cheveu long. Les fringues cradingues. La gueule qui plaît pas. Une DS qu’est pas à eux. Et la bite facile. C’est à cette France-là, celle des Dupont-Lajoie, que je faisais allusion.
Et elle est toujours là. Ah ! ça oui ! Plus que jamais qu’elle est là. En troupeau. Compacte. Tu leur files le port d’armes demain, et t’y as droit, au carnage. Ils n’attendent que ça. Et « Ils » sont plus nombreux qu’on le pense.

Or donc, d’un côté des rougeauds, des bedonnants, des haineux, et de l’autre, la même chose, mais costumés.
Comme disait Timsit, le comique, j’ai l’impression que les cons de l’année prochaine sont déjà là. Pis : les cons de toutes les années prochaines. Et de tous les côtés, de tous les bords, de toutes les communautés. Ils ont pris un ticket. Et vont nous le fourrer bien profond. Reste à savoir quel est le con-d’en-haut qui va donner le top-départ … Et quand va-t-il le faire.

En attendant il pleut, et salement, sur mon pays, anciennement « des Lumières ».

05 août 2010

La Raclée

Toujours pas envie de causer. D’actualités .. Pour quoi faire ? … Le refrain, les couplets, par cœur, on les connaît .. Arsenal sécuritaire, va-t-en-guerre, c’est nous les gars de la Ma-riiiiine ! ... Tu m’fais de la peine, tu sais ! J’t’enverrais bien ma bien-pensance dans ton trou de cul, péon ! Mais tu sais, hein, c’qu’elle te dit, ma présumée bien-pensance ? Elle t’emmerde, ah ça oui ! Et copieux ! … Alors vas-y, va, amuse-toi ! Détricote donc ce merdier ! Bazarde-le, notre pays des Droits de l’Homme ... Moi ? J’m’en fous ! J’suis plus là. Mais … Tu veux que j’te dise, mon salaud ? .. T’en mérites une, bien calibrée ..
De raclée.
T'en fais pas, elle arrive ..


Philippe, 5 ans.JPGOn se les tortille, les pieds, sous la table, celle de la salle à manger. Exposés sur une chaise, bien trop grande, on trépigne, on danse de Saint-Guy, on s’ennuie. Parce que nous, les mouflets, on pense qu’à jouer, aux indiens, aux cyclistes, aux billes, faire marronner les filles ... Les discours des grands, on s’en bat les flancs. La tante machin, le cousin truc, toutes ces histoires, ces tralalères et autres cancers, ça ne nous dit rien … Il vient quand, le dessert, qu’on calte ? Hein ?

Mais rien, ils n’en ont rien à faire, les grands. Ils nous ont posés là, comme des trophées, des curiosités, des choses qui poussent, grandissent trop vite, s’esbignent les coudes, les genoux, des « casse-cou »  qui se rendent compte de rien, du tout ; des freaks, voilà c’qu’on est ! Des animaux de foire qu’on mate ou caresse, qu’on dissèque de questions, toutes aussi connes les unes que les autres : alors dis-moi, l’école, t’aimes ça ? Elle est gentille, la maîtresse ? Et des copains, t’en as ? Et plus tard, hein ? Tu veux faire quoi, plus tard ? … Bordel ! Mais, qu’est-ce qu’ils ont donc dans le crane, ces gens-là ? D’où qu’ils viennent ? Où ils vont ? ... J’t’en pose, moi, des questions ? … Putain, c’est à croire qu’ils n’ont jamais été des mômes, des moutards, qu’ils n’ont pas eu le temps ; la guerre, LES guerres ! Celle d’Indochine, l’autre d’Algérie et la prochaine, la Troisième comme ils disent, qui va nous tomber sur le paletot, mes pauvres petits .. Si c’est pas malheureux ! … M’en fous, moi, de leurs guerres, j’suis ailleurs, loin, un autre univers, celui d’un petit garçon de sept ou huit ans ... J’me fais des films, des beautés, je voyage, c’est super chouette, ah ça, c’est drôlement bien, s’ils savaient, ce que j’ai, dans la caboche ! Des joujoux par milliers, un paysage, toujours le même, et des rêves, des tas et des tas de rêves, mais ça, j’peux pas leur dire, y comprendraient pas, me prendraient pour un taré. Peut-être même qu’ils auraient honte, qu’ils voudraient plus me connaître, ah cet enfant, c’est pas le nôtre ! Ah ça, non !

Non, définitivement non, de nous, ils s’en tapent. Comme de l’an 40 ... Et vas-y que ça cause de tout, de rien, de politique, et tout y passe : les cocos, les impôts, j’vous l’avais bien dit, qu’ils nous la feraient, notre peau ! ... Et moi qui lorgne, en loucedé, le gigot, ah cette odeur de mouton qui me taquine les narines ! J’m’en ferais bien un autre, de morceau, le rosé, là, qui me tend l’échine, charnel, alangui de sauce, quel supplice ! J’ai l’estomac qui lambine, qui me fait des appels, et la revoici, la danse de Saint-Guy …

C’est peut-être à cause d’elle, je sais pas, ou alors d’un regard, va savoir ! Un déplacé, tu sais, qu’en dit long, mais qu’on ne sait pas, parce que nous, les chiards, on sait rien, on se connaît pas ..
… Oui, ce devait être ça, un regard, qui m’aurait échappé, sans le faire exprès, où l’on devait lire comme dans un livre, tous mes rêves, mes secrets, mon ennui, mes indiens, mes cyclistes ; mon dégoût aussi ; tout ça, dans un regard ! ... Parce que, vois-tu, j’ai beau chercher, depuis toutes ces années, je ne comprends pas ; la raison, je ne la trouve pas ; pourquoi d’un coup, comme ça, il s’est levé, immense, de colère, mon père ! Et c’est allé si vite ! … Comme un fou, il a fait le tour de la table, des invités, cette famille qu’en est pas une, et vlan ! Il m’a foutu une beigne, puis une deuxième, et une troisième ! ... L’équilibre, je l’avais plus, je tanguais, je valdinguais, à terre, à même le tapis, comme une merde .. Et lui, qui frappait, encore, et encore ! Et moi qui criais, et tonton chouette ou cousine truc qu’hurlaient : « Mais arrête, Jean ! Arrête, bon sang ! Tu vas le tuer ! » « Mais qu’est-ce qu’il a fait, ce gamin ? Dis, Jean, qu’est-ce qu’il a fait ? » .. Mais je sais pas c’que j’ai fait, bon sang ! J’étais là, avec vous, autour de cette table, y’avait du gigot, des haricots, et vos discours qui n’en finissent pas ! Les coudes, j’les ai pas mis, sur la table ! Ça, j’suis prêt à le jurer ! ... Demandez-lui, c’que j’ai bien pu faire, c’que j’ai pas dit, c’qui lui déplaît, c’qui l’insupporte, moi, je sais pas, j’ai jamais su. Jamais, je ne saurai …
Ça m’est tombé dessus, comme ça, devant tout le monde. Bim ! Bam ! … Et ces visages ! Je ne pourrais les décrire ! Y’avait de la stupeur, comme de l’horreur et des « Bon Dieu ! » …

Longtemps, j’ai pensé que c’était toi, qu’était venue me parler, doucement. Me dire qu’il ne fallait pas lui en vouloir ; tu sais, il a morflé ton père, c’est pas de sa faute, crois-moi ! Il en a vus, des trucs, de ceusses qui rendent malade, pour la vie, pour toujours ! … Tu passais tes mains, douces, dans mes cheveux ; tu m’as embrassé, aussi, tendrement, sur le front, m’as dit, chuchoté, de ne pas m’en faire, d’essayer de dormir, hein ? Allez .. Il faut dormir, maintenant !

Oui, j’ai longtemps cru que c’était toi, qu’était venue me consoler, dans cette chambre qu’était pas la mienne. Je me suis accroché à cette idée, comme un dératé, toutes ces années ... Ça me faisait du bien ! Si tu savais ! ... Ah, putain ! ... C’que t’étais belle, alors ! Comme je t’aimais !

Mais non. Ce n’était pas toi. Maman, ma mère .. C’était une autre. Même pas une cousine. Pas plus une tante. Une histoire compliquée.
Non, toi tu n’as pas bougé. De la salle à manger à cette chambre à coucher ... Peut-être, pensais-tu que je l’avais méritée. La correction, cette raclée. Devant tout le monde … Voilà … Comme quoi, les deux font la paire, n’est-ce pas ? ..
... Vis donc avec ce souvenir, ce cauchemar, cette saloperie ! Toute une vie à se demander pourquoi, pour quelles raisons .. Après ça, qu’on ne s’étonne pas, ou guère, que je ne sois pas là, ou si peu. Que j’aie envie de la bouffer, la Terre, cette misère. Mais qu’au dernier moment, je renonce. De peur de m’en prendre une. Jamais le voir, le dessert.

19 juillet 2010

Un Cancer Et Vomir

Vomir. L’actualité me donne envie de vomir. Ecrire sur elle, hurler son dégoût, sa colère, au fond, ça ne sert à rien. Ça ne change rien. Ni personne. J’en ai plus rien à crisser de leurs combines, leur mépris, leur arrogance. Je prends la tangente. Je décâlisse. Je me revisite. Le temps que ça me passe.
Ou pas.



Filou.jpg- Regarde ! Il veut se faire vomir, le salaud ! Qu’il a dit mon père, furibard.

De là où j’étais, je le voyais bien. Deux doigts dans sa bouche. Oui, il cherchait à rendre. Le pochard. Mon père avait raison. Mais c’était pas ça le plus étonnant … Non … C’était qu’il fût capable, encore, de colère. De tenir debout. Ça oui, c’était bigrement étonnant.
C’était un roc, mon père. Un sacré.

C’était fin d’après-midi. Un jour de juillet 1977. Nous revenions du Pic du Midi ... Tu sais, ce genre de visite touristique qui barbe les gosses. Une montagne, une église, un édifice, un musée, ça les fait pas briller, les yeux. Nous, les mômes, on est des cons ; on rêve que de ballons en plastoc, de mer et de chichis. La montagne, jamais ça nous gagne. C’est l’ennui. On traîne des pieds. On fait mine de.

- Regardez les enfants, comme c’est joli, tout en bas !

Bof … C’est trop bas. Ça fout le vertige et me donne envie de vomir.

Ouais, on est vraiment trop des cons, nous, les mouflets. On connaît pas notre bonheur. On sait rien des belles choses. On sait juste que détruire. Jusqu’à nos jouets. Sales gosses, va !

De toutes les façons, elles avaient mal commencé ces vacances, hautes perchées. Mon père, j’sais pas comment il s’était débrouillé, mais la veille du départ, il s’était fait casser le cul ... Un poids-lourd, en plein centre-ville, une descente, et bam ! Rectifiée la R12 TL … Y’en avait pour une bonne semaine de réparations qu’il avait dit ce cochon de garagiste … On étaient marrons … Contraints de changer de location … Sans ce contre-temps, je n’aurais jamais vu cette femme noyer une poignée de chatons. Calmement, dans un évier. En sous-sol. M’expliquant qu’y avait pas le choix. C’était comme ça. Ça valait mieux … Pourtant, l’avait pas la gueule à ça, cette femme. Je veux dire, à zigouiller des chatons. Comme d’autres, je suppose, n’ont pas la gueule à couvrir une fraude fiscale.
Elle était impressionnante de force et d’équilibre. Une femme sans âge. Seule. Dans les Hautes-Pyrénées.

C’est elle, sûrement, qui nous l’avait conseillé, le Pic du Midi.
Et voilà que nous rentrions, un peu sonnés. Par l’altitude et le froid. Nous rentrions tranquilles, à vitesse modérée, sans un mot qui dépasse. Nous venions de gagner la vallée, ça tournait encore un peu ; trop pour le type … L’est arrivé à toute berzingue … Ah ça, je l’ai bien vu ! On l’a tous vu ! Mais y’avait rien à faire … On n’a même pas eu le temps de crier que c’était déjà fini.
C’est étrange, indescriptible, le bruit que ça fait, deux autos qui se tamponnent, s’encastrent. Deux carcasses … Et puis, y’a une drôle d’odeur qui se dégage de ce merdier. Alors, on a peur. Enfin, on a peur ! … On crie, on gémit, on se palpe le cou, les os, on cherche la blessure. Du sang … On trouve pas … On pleure. Sauf, mon père. Qui grognait des insultes tout en essayant de l’enlever, cette maudite anguille. Celle de sécurité. Alors qu’il avait le volant planté dans le thorax.
Ou tout comme.

- Sortez ! Putain, mais sortez de cette bagnole ! Qu’il beuglait

Ce qu’on a fait. Basourdis, quasi envapés que nous étions, marchant bizarre, de traviole … Ma sœur, elle arrêtait pas de lansquiner … Ma mère, je sais plus. Elle parlait toute seule, j’crois bien. De lapin … Le coup du lapin qu’elle disait, le coup du lapin … Et mon père qui se débattait dans ce naufrage. Qui tirait comme un sourd sur cette putain de ceinture. Qu’arrivait à l’arracher, enfin, sortait de cet enfer en se tenant le bidon. Et c’est là !
C’est là qu’en montrant le trou de cul, à genou et sanguinolent près de son tombereau , il a dit :

- Regarde ! Il veut se faire vomir, le salaud ! Faut l’en empêcher ! Ah le saligaud, il veut passer au travers !

Au travers du contrôle alcoolémie qu’il voulait dire, mon père. C’est bien ça qu’il pensait faire, le mec, en se faisant gerber. Ivre comme un cochon, qu’il était. Et papa qui tentait de l’en empêcher. Oubliant la douleur … Comment a-t-il fait ? … Avec des côtes brisées … D’autres, des flottantes, fêlées … Le thorax ratatiné.
Comment a-t-il fait, bon sang ?

Nous sommes restés une nuit à l’hôpital. Mon premier hôpital … C’était bleu … Foncé … Avec des étoiles … J’ai rien mangé, ni dormi. J’ai passé la nuit à les regarder, les étoiles.
C’est la dame qu’avait crouni les chatons qu’est venue nous chercher.
Mon père, ils l’ont gardé. 
C’est en lui faisant des examens complémentaires, qu’ils ont trouvé de quoi il souffrait. Ce mal, ce salopard, qui le rongeait depuis des années, que moi j’avais vu, je ne sais comment, me demande pas, j’saurais pas l’expliquer, ce mal que je voyais grandir, qui m’intriguait. Une femme. Le secret. La tristesse …

Ma mère ne nous a rien dit. Comme toujours. Pas parler. Chut .. Dès fois que .. Ah non, sais-tu, j’viens pas d’un monde où l’on cause, moi. Ni d’un monde où l’on s’embrasse. Se réconforte et se soutient. Je viens d’un monde où l’on se tait. Pire que le silence. Plus terrifiant que la solitude … Mais c’est égal … Je savais, moi, c'qu’ils lui avaient trouvé à mon dab : un cancer … Total.

Pendant deux ans, ces deux années où il s’est battu, mon père, cette armoire, j’ai fait comme si je savais pas. J’ai fait mon niaiseux.
Mais quand il est mort, que j’étais pas là, loin, je l’ai amèrement regretté. De m’être tu. De ne pas avoir brisé ce carcan. De n’avoir rien fait pour.

Jamais, il faut se taire. Jamais !
Parce qu’après, tout ce dont t’as envie, c’est : vomir.

Jusqu’à ton enfance.
Cette saloperie.

17 juillet 2010

L’Enfance, Cette Saloperie

Souvenir d'enfance.jpgJ’ai deux taches, là, sur le pied. Le pied droit. Une petite et une plus grande. La grande est en dessous.

Quand je les regarde, je ne saurais dire si ça va, ou pas. C’est égal.
Mais j’ai beau les regarder, je ne me rappelle pas. La douleur, oui, un peu. Mais le moment, ça non. Je sais plus. Je devais être marmot. Et sûrement, il faisait beau. Un temps de vacances.
J’aimais pas trop ça, moi, les vacances. Parce que j’étais pas libre. De mes mouvements. Tout était minuté. Surveillé. Compté. Je détestais cette serviette, celle qu’on enroule et qui tient jamais, pour cacher son cul, son sexe, mettre son maillot de bain. Puis l’enlever, une fois la plage terminée. Ça ressemblait à une humiliation. Publique.
Et puis, fallait attendre, avant d’aller se baquer. La digestion, tout ça.
Le reste du temps, ça n’allait pas. Nos jeux d’enfants, par exemple ... Ça y foutait du sable partout. Ça dérangeait. Prière de la mettre en veilleuse, dès fois que nous nous ferions remarquer. Couché ! Au pied ! Rester tranquille ! Que veux-tu faire avec ça ? Regarder les autres vivre, s’ébrouer, rire ou s’embrasser. Jouer au volley, aux boules, au cerf-volant. Les envier. En silence. Avec le désir de foutre le camp, rentrer. Retrouver ma chambre. Et là, seul, peinard, voyager. J’aime ça, moi, voyager. Assis. Un oiseau qui s’envole, le bruit d’une auto, des gouttes de pluie sur une fenêtre, quelques nuages, ça me suffit. Je demande pas plus. Là, je me baigne où je veux, quand je veux. Je m’invente une autre vie, des histoires. Sans un bruit. Dès fois que … Là, j’suis un héros, je sauve des vies en veux-tu, en voilà, et mes parents, ils sont rudement contents.
De moi.

- J’vous l’avais dit, hein, que mon fils c’est quelque chose. Ah sacré fiston !

Et vlan, v’là qu’il m’ébouriffe la tignasse.

- Sacré fiston, qu’il répète.

Ma mère, elle dit rien. Comme toujours. Elle tricote. Pourtant, je lui ai sauvé la vie, là ! ... Non mais, je rêve ! ... Oh ! ... Sans moi, t’y passais, et recta ! ... Tu le sais, ça ?
Mais non, elle relève même pas. Point de croix. Y’a rien à faire. Elle bougera pas. Jamais. C’est ainsi, c’est comme ça. Je pourrais soulever la planète, d’un coup net, elle moufterait pas plus. Elle attaquerait un canevas. Et puis, voilà.

Je sais pas pourquoi j’ai tant besoin de raconter tout ça. C’est peut-être à cause de ces deux taches, là, sur mon pied droit. Elles ne brunissent pas. Jamais. Non, elles rosissent. Plus je prends le soleil, et plus elles redeviennent cicatrices. Plus elles se voyent. Ressortent, sanguines, ces salopes. Elles non plus, ne bougeront pas. Jamais. C’est pour la vie. Deux points de croix sur ma peau. Putain de canevas ... Quand c’était, je sais plus, j’ai déjà dit que je savais plus, m’emmerde pas ... Mais la douleur, oui. Ça, j’en ai chialé ! Ce devait être de la chaux, quelque chose comme ça. Le pied, il a fumé. Comme si on me le bouffait. Bon dieu, c’que ça faisait mal. Et mon père qu’était pas là. Ma mère, je sais pas … Elle a du maugréer, me traiter comme un moins que tout ; ah sûr, ce devait être encore de ma faute, de mon fait, j’avais dû le faire exprès, tiens ! Juste pour la mettre en rogne. Gâcher sa journée.

- C’que tu peux être gauche, mon pauvre, alors ! Non mais, regarde-moi ça ! Tu peux pas faire attention, non ?

Ah, je l’entends, oui, c’est bien elle. Aucun doute là-dessus. Ça m’fait un mal de chien, je serre les poings, tout c’que j’peux, mais non. Pas le moindre geste de tendresse ou d’inquiétude. Paraît même que j’en verrai d’autres. Et des plus tannées. J’pourrais cramer, ce serait la même.

Dès fois, je me dis que c’est pas vrai. C’est moi qui bagote. Qui m’fais des idées. Va savoir. J’suis peut-être vraiment ce qu’elle prétend : un sournois et compagnie. Un qui fait rien qu’à la contrarier et sciemment. Un sale gosse. Une merde. Un parasite.
Oui, dès fois, je me dis que non, ça n’a pas existé. Y’avait des bras, de la chaleur, un baiser. Quelque chose de réconfortant. Qui donne envie. Envie de vivre et de se battre. Envie de courir, sauter, crier. Crier sa joie au monde entier. Mais non. Elles sont bien là. Sur mon pied droit à moi. Ces deux taches. Une petite, et en dessous, une plus grosse. Et je les regarde. Encore. Et me dis que voilà : c’est tout ce qu’il me reste.
De mon enfance.

Une saloperie.

 
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