05 août 2010
La Raclée
Toujours pas envie de causer. D’actualités .. Pour quoi faire ? … Le refrain, les couplets, par cœur, on les connaît .. Arsenal sécuritaire, va-t-en-guerre, c’est nous les gars de la Ma-riiiiine ! ... Tu m’fais de la peine, tu sais ! J’t’enverrais bien ma bien-pensance dans ton trou de cul, péon ! Mais tu sais, hein, c’qu’elle te dit, ma présumée bien-pensance ? Elle t’emmerde, ah ça oui ! Et copieux ! … Alors vas-y, va, amuse-toi ! Détricote donc ce merdier ! Bazarde-le, notre pays des Droits de l’Homme ... Moi ? J’m’en fous ! J’suis plus là. Mais … Tu veux que j’te dise, mon salaud ? .. T’en mérites une, bien calibrée ..
De raclée.
T'en fais pas, elle arrive ..
On se les tortille, les pieds, sous la table, celle de la salle à manger. Exposés sur une chaise, bien trop grande, on trépigne, on danse de Saint-Guy, on s’ennuie. Parce que nous, les mouflets, on pense qu’à jouer, aux indiens, aux cyclistes, aux billes, faire marronner les filles ... Les discours des grands, on s’en bat les flancs. La tante machin, le cousin truc, toutes ces histoires, ces tralalères et autres cancers, ça ne nous dit rien … Il vient quand, le dessert, qu’on calte ? Hein ?
Mais rien, ils n’en ont rien à faire, les grands. Ils nous ont posés là, comme des trophées, des curiosités, des choses qui poussent, grandissent trop vite, s’esbignent les coudes, les genoux, des « casse-cou » qui se rendent compte de rien, du tout ; des freaks, voilà c’qu’on est ! Des animaux de foire qu’on mate ou caresse, qu’on dissèque de questions, toutes aussi connes les unes que les autres : alors dis-moi, l’école, t’aimes ça ? Elle est gentille, la maîtresse ? Et des copains, t’en as ? Et plus tard, hein ? Tu veux faire quoi, plus tard ? … Bordel ! Mais, qu’est-ce qu’ils ont donc dans le crane, ces gens-là ? D’où qu’ils viennent ? Où ils vont ? ... J’t’en pose, moi, des questions ? … Putain, c’est à croire qu’ils n’ont jamais été des mômes, des moutards, qu’ils n’ont pas eu le temps ; la guerre, LES guerres ! Celle d’Indochine, l’autre d’Algérie et la prochaine, la Troisième comme ils disent, qui va nous tomber sur le paletot, mes pauvres petits .. Si c’est pas malheureux ! … M’en fous, moi, de leurs guerres, j’suis ailleurs, loin, un autre univers, celui d’un petit garçon de sept ou huit ans ... J’me fais des films, des beautés, je voyage, c’est super chouette, ah ça, c’est drôlement bien, s’ils savaient, ce que j’ai, dans la caboche ! Des joujoux par milliers, un paysage, toujours le même, et des rêves, des tas et des tas de rêves, mais ça, j’peux pas leur dire, y comprendraient pas, me prendraient pour un taré. Peut-être même qu’ils auraient honte, qu’ils voudraient plus me connaître, ah cet enfant, c’est pas le nôtre ! Ah ça, non ! …
Non, définitivement non, de nous, ils s’en tapent. Comme de l’an 40 ... Et vas-y que ça cause de tout, de rien, de politique, et tout y passe : les cocos, les impôts, j’vous l’avais bien dit, qu’ils nous la feraient, notre peau ! ... Et moi qui lorgne, en loucedé, le gigot, ah cette odeur de mouton qui me taquine les narines ! J’m’en ferais bien un autre, de morceau, le rosé, là, qui me tend l’échine, charnel, alangui de sauce, quel supplice ! J’ai l’estomac qui lambine, qui me fait des appels, et la revoici, la danse de Saint-Guy …
C’est peut-être à cause d’elle, je sais pas, ou alors d’un regard, va savoir ! Un déplacé, tu sais, qu’en dit long, mais qu’on ne sait pas, parce que nous, les chiards, on sait rien, on se connaît pas ..
… Oui, ce devait être ça, un regard, qui m’aurait échappé, sans le faire exprès, où l’on devait lire comme dans un livre, tous mes rêves, mes secrets, mon ennui, mes indiens, mes cyclistes ; mon dégoût aussi ; tout ça, dans un regard ! ... Parce que, vois-tu, j’ai beau chercher, depuis toutes ces années, je ne comprends pas ; la raison, je ne la trouve pas ; pourquoi d’un coup, comme ça, il s’est levé, immense, de colère, mon père ! Et c’est allé si vite ! … Comme un fou, il a fait le tour de la table, des invités, cette famille qu’en est pas une, et vlan ! Il m’a foutu une beigne, puis une deuxième, et une troisième ! ... L’équilibre, je l’avais plus, je tanguais, je valdinguais, à terre, à même le tapis, comme une merde .. Et lui, qui frappait, encore, et encore ! Et moi qui criais, et tonton chouette ou cousine truc qu’hurlaient : « Mais arrête, Jean ! Arrête, bon sang ! Tu vas le tuer ! » « Mais qu’est-ce qu’il a fait, ce gamin ? Dis, Jean, qu’est-ce qu’il a fait ? » .. Mais je sais pas c’que j’ai fait, bon sang ! J’étais là, avec vous, autour de cette table, y’avait du gigot, des haricots, et vos discours qui n’en finissent pas ! Les coudes, j’les ai pas mis, sur la table ! Ça, j’suis prêt à le jurer ! ... Demandez-lui, c’que j’ai bien pu faire, c’que j’ai pas dit, c’qui lui déplaît, c’qui l’insupporte, moi, je sais pas, j’ai jamais su. Jamais, je ne saurai …
Ça m’est tombé dessus, comme ça, devant tout le monde. Bim ! Bam ! … Et ces visages ! Je ne pourrais les décrire ! Y’avait de la stupeur, comme de l’horreur et des « Bon Dieu ! » …
Longtemps, j’ai pensé que c’était toi, qu’était venue me parler, doucement. Me dire qu’il ne fallait pas lui en vouloir ; tu sais, il a morflé ton père, c’est pas de sa faute, crois-moi ! Il en a vus, des trucs, de ceusses qui rendent malade, pour la vie, pour toujours ! … Tu passais tes mains, douces, dans mes cheveux ; tu m’as embrassé, aussi, tendrement, sur le front, m’as dit, chuchoté, de ne pas m’en faire, d’essayer de dormir, hein ? Allez .. Il faut dormir, maintenant !
Oui, j’ai longtemps cru que c’était toi, qu’était venue me consoler, dans cette chambre qu’était pas la mienne. Je me suis accroché à cette idée, comme un dératé, toutes ces années ... Ça me faisait du bien ! Si tu savais ! ... Ah, putain ! ... C’que t’étais belle, alors ! Comme je t’aimais !
Mais non. Ce n’était pas toi. Maman, ma mère .. C’était une autre. Même pas une cousine. Pas plus une tante. Une histoire compliquée.
Non, toi tu n’as pas bougé. De la salle à manger à cette chambre à coucher ... Peut-être, pensais-tu que je l’avais méritée. La correction, cette raclée. Devant tout le monde … Voilà … Comme quoi, les deux font la paire, n’est-ce pas ? ..
... Vis donc avec ce souvenir, ce cauchemar, cette saloperie ! Toute une vie à se demander pourquoi, pour quelles raisons .. Après ça, qu’on ne s’étonne pas, ou guère, que je ne sois pas là, ou si peu. Que j’aie envie de la bouffer, la Terre, cette misère. Mais qu’au dernier moment, je renonce. De peur de m’en prendre une. Jamais le voir, le dessert.
18:31 Écrit par Philippe Sage dans Récit | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : une raclée, une correction, mon père, ma mère, la famille, un gigot de mouton, des haricots, une chambre à coucher, arsenal sécuritaire, la guerre, ma bienpensance elle t'emmerde, allez vous faire mettre, ump front national c'est pareil |
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Commentaires
C'est un peu confus, ce dit non-dit. Emouvant certainement, c'est un genre de choses dont vous savez parler mieux que beaucoup, sur le web.
Je ne sais pas trop quoi en penser: dans un sens, ce gigot qui vous aguichait les narines, c'était bien votre mère à l'avoir préparé ou non? Et avoir quelqu'une qui vous cuisine des bonnes choses au moins de temps en temps, c'est tout de même mieux que de bouffer des clopinettes mal ficelées tous les jours, non?
D'un autre côté, il est vrai que très souvent les parents tendent à reproduire les traumatismes qu'ils ont eux-mêmes vécus. Ce n'est pas simple de sortir de ce cercle infernal en le brisant. La psychanalyse peut aider, certes certes, quand ça ne prend pas la tournure d'une vaste fumisteries, tournure que ça prend la plupart du temps. Certains renoncent à avoir des enfants. D'autres choisissent au contraire d'en avoir et consacrent beaucoup d'énergie dans leur éducation, basée sur un sens aigu de la justice. D'autres choisissent de militer, et parmi ceux-là, il y a si je puis dire "à boire et à manger"... tellement que ce n'est pas toujours édifiant. Il y a par exemple tous ceux qui ont toujours un plus pauvre et plus malheureux que vous (sans l'être eux-mêmes, s'entend) vous brandir sous le nez, et qui vous tuerait bien en leur nom. Vous ne faites pas partie de cette ultime catégorie, et c'est la raison pour laquelle je vous lis assez volontiers.
Écrit par : Floréal | 05 août 2010
Répondre à ce commentaireLa R 12, les "familles je vous hais", les odeurs, toutes ces "petites madeleines", le fait de courir comme un dératé, seul dans la rue, ou de s'accrocher au dernier wagon qui part on ne sait ou, pour aller loin, très loin, aussi loin que son imagination de gosse , quitter le monde des adultes dans lequel on ne veut pas entrer.... non mais vraiment... on a du vivre le même trip.
Salut à toi le Sage.
Nichevo
Écrit par : Nichevo | 05 août 2010
Répondre à ce commentairePhilippe,je n'analyserai pas ta relation avec le gigot-fayots,je n'en suis pas capable,mais j'aime bien ton pull, sur la photo. Moi, c'était ma grand mère qui me les tricotait, avec de la "laine de pays", les chaussettes aussi,avec un gros élastique,j'en ai encore la marque...50 ans aprés.
Écrit par : Alain | 06 août 2010
Répondre à ce commentairePremier commentaire sur ce billet qui utilise du vocabulaire que je n'avais pas entendu depuis... hou la la.
"La danse de Saint-Guy" c'est bien simple, c'est la première fois que je la vois écrite. Pour moi c'était resté juste une expression qu'utilisait ma mère pour m'empêcher justement de la danser.
Écrit par : PascalR | 06 août 2010
Répondre à ce commentaireLe dessert ? une tarte forcément !
Écrit par : Ckan | 07 août 2010
Répondre à ce commentaireMoi qui ai toujours réponse à tout, là je sais pas.
Joli papier.Du vrai
Écrit par : Fran | 07 août 2010
Répondre à ce commentaireLa même.
Fraternellement.
Écrit par : Fleuryval | 14 août 2010
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